Des antidépresseurs sur un site byzantin près d’Istanbul

C’est une découverte intéressante à plusieurs titres qui a été effectuée sur le site de l’ancienne Bathonea. Le site de cette ancienne cité grecque fondée au IIe siècle avant notre ère se trouverait aujourd’hui sur les rives du lac Küçükçekmece, à une vingtaine de kilomètres à l’ouest d’Istanbul. Non seulement elle met en lumière une activité assez mal documentée par l’archéologie, mais elle pourrait aussi contribuer à éclairer un épisode tragique de l’histoire byzantine.

Un centre médical ?

Les fouilles menées sous la direction du professeur Şengül Aydıngünsur sur des structures de l’ancienne cité grecque, romaine puis byzantine ont livré depuis plusieurs années un matériel important et intéressant remontant au VIIe siècle de notre ère. Ainsi, de nombreux pilons, mortiers et une grande cuisinière ont été dégagés par les archéologues, qui ont aussi retrouvé des outils médicaux et des spatules.

Par ailleurs, une grande quantité de petites bouteilles, appelés unguentaria, a été trouvée pendant les fouilles, notamment en 2013 et 2015. Les archéologues, qui pensaient en avoir trouvé 400, ont après étude et recomposition des fragments porté cette année ce nombre à 700.

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Credits : DHA.

Ces découvertes sont déjà intéressantes en soi, mais la vraie surprise est venue de l’analyse du contenu de ces flacons. Les analyses du Conseil de recherche scientifique et technologique de Turquie (TÜBITAK) ont en effet trouvé les traces de deux substances : le phenanthrène et le méthanone. Le premier est un opiacé qui peut être utilisé pour traiter des maladies cardiaques, tandis que le deuxième rentre dans la composition… de certains antidépresseurs.

Ces deux substances peuvent par ailleurs être trouvées à l’état naturel dans des plantes produites localement, ce qui laisse penser que les bâtiments découverts abritaient un centre de production de médicaments, et peut-être également un centre médical.

Une médecine élaborée

Si l’on ne peut exactement savoir pour le traitement de quelles maladies ont été utilisées les deux substances retrouvées à Bathonea (et si le méthanone était par exemple vraiment utilisé pour ses effets antidépresseurs), elles montrent cependant la qualité des connaissances pharmaceutiques et des soins que pouvaient recevoir les malades.

Car contrairement aux idées héritées des temps modernes, en médecine comme dans beaucoup d’autres domaines, les Byzantins ne se sont pas contentés de transmettre le savoir gréco-romain au monde arabe et à l’Occident médiéval. Si la médecine byzantine est restée largement tributaire des connaissances et de la pratique gréco-romaine du point de vue théorique, elle a cependant aussi apporté des avancées non négligeables.

Enluminure byzantine du XVe d'un traité sur les urines.
Enluminure byzantine du XVe d’un traité sur les urines.

Les Byzantins avaient notamment des connaissances étendues en pharmacopée – la découverte de Bathonea en est une nouvelle preuve – et pratiquaient des interventions médicales inconnues durant l’antiquité. Ils ont surtout été les premiers à se doter d’établissements médicaux sur un concept assez proche de celui des hôpitaux modernes.

Par ailleurs, les corps de métiers et le commerce étant très organisés à Byzance, et deux professions pouvaient prétendre à la vente de substances pharmaceutiques : les « pigmentaires » qui étaient en charge de la fabrication et de la vente des drogues, mais aussi les myrepses (parfumeurs, en charge de la vente de toutes les substances agréables à l’odorat, notamment des épices) ont également pu jouer ce rôle.

S’il ne s’agissait pas (que) d’un centre médical, le site de Bathonea pourrait ainsi avoir servi aux activités de production de ces marchands.

Un incendie, témoin des guerres de l’époque ?

Une autre découverte importante sur le site de Bathonea est celle d’une couche d’incendie, sous laquelle se trouvaient notamment les flacons. Les analyses au carbone 14, réalisées à l’Institut d’archéologie et d’ethnographie de Wroclaw, en Pologne, ont permis de la dater entre 620 et 640.

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Le siège de 626, enluminure du XIVe siècle.

Les incendies accidentels ne manquaient pas durant l’antiquité et le Moyen-Âge ; cependant à cette époque précise, l’empire byzantin traverse une phase extrêmement difficile de son histoire durant laquelle sa survie même est en danger. En effet, alors que les Balkans sont envahis par les Slaves, l’empire perse sassanide lance une offensive en 603 contre l’empire byzantin. C’est le début d’un conflit très rude entre les deux superpuissances de l’époque. Il va durer 25 ans et laisse les deux belligérants épuisés face au début de l’expansion arabe.

En 626, profitant des campagnes que mènent l’empereur Héraclius et de son armée pour reconquérir l’est de l’Anatolie (perdu tout comme l’Egypte et la Syrie en 613-614), les Perses s’allient aux Bulgares et surtout aux Avars pour mettre le siège devant Constantinople. La ville résiste grâce à ses puissants remparts et à sa flotte, mais la Thrace est ravagée et il est fort possible que le site de Bathonea ait été incendié lorsque les Avars ont investi la ville. Il s’agirait alors de la première preuve archéologique de cette attaque.

 

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