Des esclaves victimes de sacrifices humains dans la Chine des Shang

La pratique des sacrifices humains est attestée dans de nombreuses communautés anciennes : Grèce, civilisations précolombiennes, Celtes… Ou encore en Corée, où des sacrifices humains propitiatoires avaient lieu lors de la construction d’édifices importants. En Chine, des recherches antérieures ont montré qu’un grand nombre de sacrifices humains rituels avaient eu lieu sous la dynastie Shang, qui s’épanouit entre le XVIe et le XIe siècle avant notre ère. Une nouvelle étude laisse penser que les sacrifiés étaient gardés en captivité longtemps avant leur mise à mort.

La dynastie Shang, le berceau de la Chine.

L’historiographie chinoise la considère comme la deuxième dynastie. Cependant la première, celle des Xia, semble purement légendaire. La dynastie Shang est en revanche la plus ancienne dynastie dont l’existence est étayée par les découvertes archéologiques. Elle s’épanouit dans la vallée du Fleuve Jaune, et établit sa capitale dans les derniers siècles de son empire à Yinxu, près de l’actuelle Anyang.

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Inscription oraculaire sur une carapace de tortue.

Ce site, découvert en 1928, a depuis fait l’objet de nombreuses campagnes de fouilles et a permis la mise à jour de structure architecturales gigantesques et d’objets en bronze remarquables. Sur le site ont aussi été mis à jour des centaines d’inscriptions oraculaires, écrites sur des os de bœufs ou des écailles de tortues. Ce sont souvent des questions écrites par les devins sur les problèmes rencontrés par les rois de la dynastie, allant de soucis personnels comme des maux de dents à des affaires d’État, tels de mauvaises récoltes.

Une culture du sacrifice humain sous les Shang.

C’est un aspect plus morbide du site : la pratique du sacrifice humain semble y avoir été pratiquée à grande échelle, comme en témoignent le nombre impressionnant de fosses sacrificielles retrouvées par les archéologues. Ils estiment que sur une période de 200 ans, plus de 13000 personnes ont été sacrifiées, en général des hommes âgés de 15 à 35 ans. En moyenne, chaque sacrifice rituel coûtait la vie à une cinquantaine de personnes, le nombre de 339 victimes étant le plus important connu pour un seul sacrifice à ce jour.

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Tombe de dame Fu Hao. Plusieurs squelettes de « renxun » qui l’ont accompagné dans la mort sont visibles à l’étage supérieur.

Dans la Chine des Shang, il y avait deux principaux types de sacrifices humains : les « rensheng » et les « renxun ». Les rensheng, signifiant littéralement « offrandes humaines », étaient souvent mutilées et enterrées en larges groupes, avec peu ou pas d’offrandes funéraires. Au contraire, les renxun, que l’on peut traduire par « compagnons humains », étaient souvent enterrés accompagnés d’objets élaborés, et les recherches antérieurs laissent penser qu’ils étaient probablement d’un status plus importants : serviteurs fidèles, voire des membres de la famille.

Quand les archéologues font parler les os.

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Fosses sacrificielles dans le cimetière royal de Yinxu.

Les inscriptions oraculaires de Yinxu laissent penser que beaucoup des victimes des sacrifices étaient des captifs de guerre – ce qui rappellent aussi les pratiques d’autres peuples, comme les Aztèques. Cependant, il n’y avait jusqu’à présent que peu de preuves archéologiques pour étayer cette hypothèse. Pour tenter d’y voir plus clairs, des chercheurs ont mené une nouvelle étude, analysant les restes humains retrouvés dans le cimetière royal de Yinxu, où se trouvaient un grand nombre de tombes sacrificielles, et les comparant à ceux d’autochtones contemporains ayant connu une fin moins violente.

Ainsi, les os de 68 personnes, trouvées dans trois tombes sacrificielles différentes, ont été examinées. Tous, à l’exception de l’un d’entre eux, ont dû être des rensheng. En temps normal, pour chercher à déterminer l’origine géographique des individus, les archéologues peuvent se baser sur l’étude des isotopes du strontium, un élément que l’on trouve dans les dents des squelettes. Un problème se posait cependant à Yinxu, qui rendait cette approche difficile : la plupart des rensheng avaient été décapités.

En analysant les isotopes du carbone, du nitrogène et du sulfure des os, liés au régime alimentaire, les archéologues ont cependant pu déterminer le régime alimentaire des sacrifiés, et le comparer à celui des autochtones de Yinxu, basé sur une étude de 39 individus.

Leur conclusion : les rensheng n’étaient probablement pas des autochtones. Ceux-ci se nourrissaient principalement de millet, mais aussi de faibles quantité de blé ou de riz, voire d’animaux sauvages comme les cerfs ou les poissons.

Ce n’est pas le cas des victimes des sacrifices. En revanche, si la composition de leurs gros os diffèrent, celle de leurs os les plus petits est proche de celle des habitants de Yinxu. Or, les minéraux et les nutriments de la nourriture se fixent d’abord sur les os les plus petits, avant de se fixer sur les plus gros. Les chercheurs en ont donc déduits que, s’ils n’étaient pas originaires de la région, les sacrifiés y ont en revanche habité pendant plusieurs années – assez longtemps en tout cas pour que la composition de leurs petits os le reflètent.

Des captifs utilisés pour le labeur, puis sacrifiés ?

Si les inscriptions oraculaires laissent aussi penser que les victimes n’étaient pas originaires de Yinxu, elles permettaient cependant de penser que les captifs ne restaient que quelques jours sur place avant le sacrifice. C’est ce point de vue qu’ont soutenu aussi la plupart des spécialistes de l’histoire Shang, qui pensaient que les victimes n’étaient pas des travailleurs.

Or, ces nouvelles recherches tendraient à prouver le contraire. Il est peu probable qu’un aussi grand nombre de captifs aient été gardés pendant des années sans mettre cette main d’œuvre à profit. De plus, des recherches antérieures suggéraient déjà que les nobles Shang offraient des captifs pour le sacrifice sur la demande des rois, et donc qu’ils se trouvaient déjà à leur disposition.

De futures recherches devraient analyser plus de restes de Yinxu, et apporter plus d’informations sur les locaux et sur les victimes des sacrifices. Ce n’est pas le matériel qui manque : il y a au moins plus de 3000 victimes dans le seul cimetière royal, et bien plus encore dans la zone du palais.

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Site archéologique de Yinxu, vue des fosses sacrificielles.

 

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