L’invasion de la Hongrie par les Mongols est-elle restée sans suite à cause du climat ?

On sait que l’expansion des Mongols au XIIIe siècle a été l’un des phénomènes mondiaux les plus importants du Moyen-Âge, causant des destructions considérables, bouleversant les histoires régionales et entraînant la formation d’Etats qui allaient dominer des territoires gigantesques pendant près de trois siècles. Si l’on pense naturellement aux conquêtes des Mongols vers la Chine, l’Asie centrale et la Russie, on oublie quelque peu que les envahisseurs sont parvenus jusqu’en Europe.

1241-1242 : l’Europe orientale à la merci des Mongols.

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Portrait d’Ögedeï du XIVe siècle.

Sous Gengis Khan (mort en 1227), les Mongols étaient parvenus en quelques décennies à construire le plus grand empire ayant jamais existé. Si le conquérant avait atteint la Crimée et la Géorgie actuelles, son fils Ögedeï (1226-1241) poursuit ses conquêtes et dépêche une partie de ses commandants vers l’Europe à la tête d’une armée considérable, comptant en tout peut-être 130000 hommes et un demi-million de chevaux.

 

Tous les états d’Europe orientale et centrale se retrouvent concernés. Au nord, le roi de Pologne Henri II est vaincu et tué à la bataille de Legnica. Si la Bohême et l’Autriche parviennent à repousser les raids mongols, en revanche la Hongrie se retrouve en première ligne. En avril 1241, les Mongols y remportent une série de batailles, notamment celle, décisive, de Mohi. Au cours de cette boucherie, l’armée hongroise est taillée en pièces : entre 40 et 70000 soldats sont tués et avec eux, certains des plus hauts dignitaires laïcs et religieux du royaume. Le roi Béla IV parvient à s’enfuir de justesse, tandis que son frère, grièvement blessé, meurt quelques semaines plus tard. La ville de Pest (aujourd’hui Budapest), laissée sans défense, est détruite et sa population massacrée.

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Miniature médiévale représentant la bataille de Mohi en 1241.

Au début de 1242, l’hiver étant très froid, le Danube gèle. Cela permet aux Mongols de traverser le fleuve et d’envahir la Hongrie occidentale. Poursuivant Béla IV, ils détruisent Zagreb et dévastent la côte croate, mais sans parvenir – ou chercher – à la conquérir durablement. Pourtant, alors que leur domination apparaît sans conteste sur la Hongrie, ils se retirent soudain abruptement vers la fin de l’hiver 1242 en direction de la Russie. Pourquoi ?

 

Une nouvelle explication liée au climat.

Pendant longtemps, les historiens ont attribué ce retrait à la mort d’Ögedeï le 11 décembre 1241. Mais une étude coécrite par Nicola Di Cosmo, historien à l’université de Princeton, et Ulf Büntgen, chercheur à l’Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage, remet en cause cette analyse et apporte un éclairage selon lequel le retrait des Mongols aurait pu être dû à des facteurs climatiques.

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Les anneaux de croissance sont bien visibles sur cette coupe d’arbre.

Les chercheurs sont parvenus à cette conclusion en étudiant les sources historiques et les anneaux de croissance d’arbres de plusieurs régions eurasiennes. Les anneaux de croissance constituent en effet une sorte de registre de la croissance estivale et du repos hivernal de l’arbre, à partir duquel les chercheurs peuvent extrapoler les conditions météorologiques d’une année précise. Et Selon Nicola Di Cosmo, le retrait des Mongols de Hongrie serait « l’un des rares cas dans lequel nous pouvons identifier un changement climatique mineur sur un seul hiver et le relier à un événement historique particulièrement important ».

 

Les Mongols se seraient embourbés en Hongrie.

L’étude des arbres a permis à Ulf Büntgen de conclure que les températures en Hongrie et dans les régions avoisinantes avaient été supérieures à la normale entre 1238 et 1241, avant qu’un refroidissement ne se manifeste de 1242 à 1244, mais surtout que l’année 1242 avait été exceptionnellement humide.

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Confrontation entre des archers montés mongols, illustration iranienne du début XIVe. Le cheval était au centre de la civilisation et des tactiques militaires mongoles.

Or les prairies hongroises, avant les grands projets de drainage du XVIIIe et XIXe siècles, étaient connues pour être marécageuses. L’humidité exceptionnelle de 1242 les aurait transformé en véritable bourbiers. Les Mongols, dépendant de leurs chevaux, n’auraient plus été en mesure de se déplacer efficacement sur une terre détrempée et spongieuse, tandis que leurs chevaux auraient manqué de pacages. Le tout dans un pays ravagé par la guerre, où la récolte de 1241 avait été catastrophique, compliquant ainsi les questions de ravitaillement.

 

D’après les auteurs de l’étude, ces conditions difficiles liées à un événement climatique expliqueraient le retrait des Mongols de Hongrie et leur retour vers leurs bases russes. Le danger mongol n’est pourtant pas écarté pour l’Europe, et la Horde d’Or, qui domine les plaines russes à partir du XIVe siècle, menace encore pendant plusieurs siècles l’est de l’Europe.

L’expansion mongole et le climat.

Di Cosmo avait par ailleurs déjà mis en relation l’expansion mongole avec les données climatiques. Il avait précédemment montré qu’une série de saisons chaudes et humides entre 1211 et 1225, en assurant des conditions idéales pour le fourrage des chevaux, avait probablement soutenu l’expansion initiale des Mongols.

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En rouge, l’empire mongol sous Ogedei. Les régions rosées n’ont pas été occupées de manière durable.

Une autre étude, réalisée en 2011 par la Carnegie Instituation de Washington considérait que l’expansion mongole dans les années 1200 avait eu un effet léger, mais perceptible, sur les niveaux globaux de CO2 dans l’air de la planète. Car les destructions et les massacres liées à cette expansion ont été massifs. Toutes les sources historiques concordent pour montrer une chute drastique de la population dans les pays conquis par les Mongols – en premier lieu la Chine, mais aussi l’Asie centrale, l’Iran, la Russie etc. On estime parfois le nombre de victimes à 40 millions – peut-être pas seulement dû à la fureur des Mongols, mais aussi aux famines et épidémies liées aux invasions. Dans tous les cas, l’étude prétend que ce recul démographique, en limitant l’agriculture et la déforestation et en permettant à la forêt de reprendre du terrain, aurait retiré près de 700 millions de tonnes de carbone de l’atmosphère…

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