Milliers de dessins précolombiens inédits dans des grottes des Caraïbes

Il y a aujourd’hui exactement 526 ans, le 17 novembre 1493, Christophe Colomb et ses hommes débarquaient sur Porto Rico au cours de leur second voyage, et en prenaient possession au nom de la couronne. Il entre alors en contact avec les peuples tainos, culture principale des îles des Caraïbes à cette époque. Mais en quelques décennies, asservissement et épidémies ont raison de la plupart des Tainos et leur culture est presque complètement éradiquée. Aujourd’hui, la découverte de milliers de dessins sur la petite île inhabitée de Mona, près de Porto Rico rappelle le souvenir de cette civilisation disparue et son héritage.

Les Tainos, principal peuple des Caraïbes.

Il s’agissait à l’époque précolombienne de la culture indigène la plus importante des Caraïbes. Ils peuplaient alors la plus grande partie de Cuba, Trinité, la Jamaïque, Hispaniola (aujourd’hui divisée entre Haïti et la république dominicaine) et Porto Rico. Dans les Bahamas et les Grandes Antilles, on les appelait les Lucayens – c’est avec eux que Christophe Colomb établit le premier contact, lorsqu’il atteint les Bahamas lors de son premier voyage en 1492.

village taino Cuba
Reconstruction d’un village taino à Cuba.

Leur société était dominée par les nitaínos, les nobles, et dirigé par des chefs appelés caciques, conseillés par des prêtres guérisseurs, les bohiques. Les Tainos subsistaient principalement grâce à l’agriculture, mais aussi par la chasse et la pêche. Ils vivaient dans des maisons rondes, à l’exception des caciques qui avaient le droit d’en avoir des carrées. Leur système de parenté était principalement matrilinéaire, et la polygamie – voire la polyandrie – étaient parfois pratiquées.

Mona, petite île aux centaines de grottes.

La petite île inhabitée de Mona, à mi-chemin entre Porto Rico et la république dominicaine pourrait avoir été l’un des centres spirituels majeurs de cette culture. C’est ce que montrent les recherches actuellement menées conjointement par des archéologues des universités de Cambridge et de Leicester, le British Museum et le Centre d’Etudes Avancées de Porto Rico, et qui ont permis la découverte de milliers de dessins et de peintures inédits, répartis dans une trentaine de grottes de l’île.

Les grottes jouaient en effet un grand rôle dans la culture taino, et la géologie particulière de Mona en fournit abondamment. Mona abrite encore une centaine de grottes inexplorées, et l’on peut imaginer les trésors artistiques qui y dorment encore. Mais déjà, il ne fait aucun doute que l’île abrite la plus forte concentration d’art taino du monde entier.

Des dessins oniriques, produits d’hallucinations ?

art taino caraïbes
Visage pleurant tracé au doigt sur les parois d’une grotte.

En cours d’étude, les dessins et les peintures retrouvés jusqu’à présent dépeignent une grande variété de figures humaines et animales, souvent hybrides, entremêlés de motifs apparemment abstraits, géométriques et curvilignes. L’ensemble peut paraître assez onirique et déconcertant, mais que les chercheurs modernes sont tentés d’expliquer par la consommation de drogues hallucinogènes des artistes tainos.

On sait en effet par le récit d’un des premiers Espagnols à avoir décrit les cérémonies autochtones au XVIe siècle que leurs participants entraient en transe après avoir consommé certaines graines particulières. Lors de ces rituels, ils essayaient de communiquer ainsi avec leurs ancêtres et les dieux et il est possible que les peintures soient le reflet d’hallucinations vécues lors de cérémonies, ou que les artistes tainos en aient consommé des substances hallucinogènes dans les grottes et aient réalisé ces dessins sous leur emprise.

Une technique picturale originale.

Les chercheurs ont parvenus à dater ces œuvres, et considèrent qu’ils ont été réalisées au XIVe ou XVe siècle. Ils ont aussi cherché à déterminer comment elles avaient été réalisées :

  • les peintures ont été faites à l’aide d’un élément assez peu ordinaire, mais se trouvant en abondance dans les grottes : les  excréments de chauve-souris. Resté parfois pendant des décennies sur le sol des grottes, il en avait absorbé les minéraux naturellement rouge, jaune et marron. Parfois, de la résine de plante était ajoutée au guano, afin de mieux lui permettre d’adhérer aux parois. Dans d’autres cas, certaines images ont uniquement été réalisées avec du charbon de bois.
  • la grande majorité des dessins, en revanche, a simplement été réalisée en passant le doigt sur la surface molle des parois. Ce faisant, la surface de 2 à 3 mm d’épaisseur composée de calcite naturellement corrodée et d’une couleur sombre, exposant ainsi les pierres de la paroi, plus claires. Cette technique se révèle simple mais efficace, puisque ces dessins ont survécu pendant des siècles.

Les grottes, élément fondamental de la culture taino.

grotte caraïbes
Lac dans une des grottes. Les œuvres tainos sont parfois difficiles d’accès.

Les grottes étaient un élément central de la religion et de la société des Caraïbes précolombiennes. Selon la mythologie taino, c’est de là que venaient les premiers humains, et aussi où étaient nés la lune et le soleil. En plus, les grottes étaient souvent utilisées comme lieux de sépulture, et considérées comme des endroits où l’on pouvait communier avec les esprits et les divinités.

Il n’est donc peut-être pas si surprenant que la plus grande concentration d’art taino se trouve à Mona, puisque c’est aussi l’un des endroits où la densité de grottes est la plus élevée dans toutes les Caraïbes.

Cela pourrait aussi signifier que Mona avait une importance culturelle particulière, qui rayonnait bien au-delà de ses côtes. C’était probablement un centre religieux et rituels pour les îles du centre des Caraïbes, particulièrement pour Porto Rico et la république dominicaine et l’archéologie a d’ailleurs confirmé les liens entre Mona et ces régions.

L’éradication de la culture taino.

Après l’arrivée des Espagnols, il n’a fallu qu’une ou deux génération pour que l’organisation politique et sociale taino ne s’effondre et ne disparaisse. Les épidémies apportées d’Europe par les colonisateurs décimèrent les populations locales. La situation fut aggravée les exécutions, les guerres et les famines qui s’ensuivirent. La plupart des hommes taino furent asservis et forcés à travailler dans les mines ou les plantations. Les femmes furent souvent prises comme épouses ou concubines par les Espagnols, quant elle n’étaient pas aussi réduites en esclavage.

Au début du XVIe siècle, les plaintes quant au sort réservé aux habitants du Nouveau Monde atteignent le roi d’Espagne. Une série de lois verront le jour pour encadrer la colonisation et protéger les populations locales : ce seront les lois de Burgos, en 1512, suivies des nouvelles lois en 1522. C’est vers cette époque que les Tainos survivants sont libérés : mais à ce moment, leur population avait déjà été réduite de 80 à 90%.

Largement méprisée, l’identité taino fut laissée pour compte pendant plusieurs centaines d’années. Mais on peut espérer que les études en cours à Mona permettront d’en savoir davantage sur ce peuple, dont descendent tout de même une bonne partie des habitants actuels de la région, et dont certains cherchent à renouer les liens avec ce qui reste d’un héritage – culinaire, religieux ou agricoles – aujourd’hui encore largement méconnu, mais qui a partiellement survécu dans certaines zones.

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