L’île de Saï, perle archéologique entre Nubie et Égypte

Pierre Loti avait surnommé l’île de Philae la perle du Nil. Bien plus au sud, au Soudan, l’île de Saï est quant à elle une perle archéologique, véritable synthèse et conservatoire de la riche histoire de la Nubie, région au passé antique et médiéval extrêmement divers et passionnant, mais encore très mal connu.

L’île de Saï, porte de la Haute-Nubie.

Elle se situe au sortir du Batn el-Haggar, le redoutable « ventre de pierre », une région rocheuse et montagneuse où le Nil se précipite en cataractes successives, ce qui explique que la zone constituait la frontière traditionnelle entre la Haute et la Basse-Nubie.

Saï compte parmi les plus vastes îles du Nil au Soudan : 12 km de longueur sur 5,5 dans sa partie la plus large, pour une surface de près de 50 km². Dominée par le Gebel Adou, elle n’offre aux populations qu’une étroite bande de terre arable, en bordure du fleuve, tandis que le reste de son territoire est désertique. Jusqu’à la construction du barrage d’Assouan, il était difficile d’y accéder lors des crues du Nil.

Ces conditions ont contribué à son isolement, et expliquent la bonne préservation de ses vestiges archéologiques, peu affectés par les activités humaines au cours des siècles, ni par le développement rapide que connaissent les berges du Nil au Soudan ces dernières années.

L’archéologie sur l’île de Saï.

Les vestiges visibles de l’île de Saï sont déjà repérés au XIXe siècle par quelques voyageurs. Mais ce n’est qu’en 1954 que les premières recherches archéologiques commencent, sous la direction de Jean Vercoutter, qui devient le premier Français à devenir le directeur des antiquités soudanaises à Khartoum.

Des fouilles ont lieu à Saï entre 1954 et 1956, puis de 1969 à 1981. Après une longue interruption, Francis Geus reprend les fouilles de 1993 à 2005 jusqu’à son décès. Aujourd’hui, c’est le professeur Devauchelle qui dirige les recherches, avec une équipe élargie à des spécialistes internationaux. Les études se concentrent à l’heure actuelle sur les époques préhistoriques, égyptiennes, de Méroé et sur le processus de christianisation.

Un conservatoire de l’histoire nubienne.

Car l’île de Saï affiche une grande continuité et un passé monumental de premier ordre. Déjà peuplée au début de l’Holocène (vers -10000), l’implantation humaine se poursuit au paléolithique supérieur. Mais ce n’est qu’à partir du IIIe millénaire avant notre ère que le peuplement devient vraiment significatif.

Les cultures néolithiques soudanaises se développent alors au bord du Nil, et sont finalement rassemblées au sein du royaume nubien de Kerma. L’île devient alors un enjeu territorial important face à l’empire égyptien et à ses velléités d’expansion vers le sud.

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Tête colossale de Thoutmôsis Ier, British Museum.

Dès le Moyen Empire, les pharaons s’intéressent en effet à la Nubie, riche en or. Au Nouvel Empire (environ 1550 à 1070 avant notre ère), les pharaons de la XVIIIe dynastie lancent des campagnes militaires d’envergure. Le royaume de Kerma est finalement détruit sous le règne de Thoutmôsis Ier (-1504 à -1492) et une grande partie de la Nubie est annexée à l’empire égyptien. Durant cette période d’expansion de l’Egypte au-delà de la deuxième cataracte, l’île de Saï est colonisée et une ville y est construite pour servir de base à la domination de la région, et pour exploiter ses ressources.

A la fin du Nouvel Empire, l’influence égyptienne sur la Nubie s’effondre avant que la situation ne se renverse complètement : à l’époque napatéenne (IXe au Ve siècle avant notre ère), ce sont les pharaons noirs de Nubie, la XXVe dynastie, qui dominent temporairement l’Égypte durant la basse-époque. L’île est alors toujours peuplée, cependant son histoire est alors mal connue et peu documentée, tout comme pour les périodes méroïtiques (du IVe avant notre ère au IVe siècle après J.C.) et post-méroïtiques (Ve et VIe siècle).

La période médiévale n’est pas mieux connue. L’île appartient alors au royaume chrétien de Makurie, et est le siège d’un évêché. Puis au XVIe siècle, les Ottomans s’en emparent et édifient une forteresse en brique crue couvrant environ un tiers de l’ancienne ville pharaonique.

Autant dire que cette île offre à l’archéologie l’opportunité incroyable d’explorer tous les pans de l’histoire de la Nubie, une terre dont on sait finalement assez peu de choses et dont la richesse culturelle et patrimoniale n’a été que récemment redécouverte en Occident.

Les vestiges archéologiques de l’île de Saï.

Cliquez ici pour un petit survol aérien des riches vestiges archéologiques de l’île.

carte-île-de-saï-nubie-soudanRestes préhistoriques.

Ils sont principalement localisés au centre de l’île, où l’on a retrouvé des traces d’occupation au paléolithique moyen.

Vestiges du royaume de Kerma.

C’est aussi là que se situe la grande nécropole d’époque Kerma de l’île. C’est par son étude dans les années 70 que Brigitte Gratien y a déterminé les grandes phases historiques de cette culture qui s’étend sur plus de mille ans en s’appuyant sur le matériel funéraire trouvé dans les tumuli et les tombes. Parmi les milliers de sépultures que comprend la nécropole, certains tumuli se détachent par leur taille – certains mesurent jusqu’à 40 mètres de diamètre. Ils sont ceints d’un anneau de pierres noires, qui délimite le tertre recouvert de galets blancs, comme ce qui peut être observé dans la nécropole de Kerma. Francis Geus considère que certaines tombes sont celles des princes de Shaât, mentionnés par les inscriptions égyptiennes. Il est possible que les rois de Kerma aient confiés à ces chefs locaux la défense des territoires septentrionaux de leur royaume.

On y trouve aussi une vaste zone d’habitat incluant des secteurs néolithiques, et un secteur remontant à l’époque de Kerma. Au nord de l’île, les archéologues ont aussi repéré les restes de deux greniers du pré-Kerma et de deux cimetières (moins importants que la nécropole centrale) du Kerma. Au sud, dans le secteur d’Arodin, un cimetière du Kerma ancien (et du groupe X, une des cultures nilotiques de la fin du néolithique soudanais) a aussi été repéré.

La ville pharaonique

Au Moyen-Empire, les pharaons établissent déjà un camp sur l’île de Saï, dont les vestiges ont été repérés. Mais c’est surtout au Nouvel Empire que la domination égyptienne s’affirme après les campagnes des pharaons de la XVIIIe dynastie.

La colonisation de l’île, dont les ressources en or sont convoitées par les Égyptiens, se manifeste par l’établissement d’une ville importante, établie au nord-est de l’île et dominant le Nil pour en surveiller la navigation. Construite sur un périmètre rectangulaire de 140 mètres sur 280, elle est puissamment fortifiée : une enceinte de 4,3 mètres la protège, renforcée de quatre basions aux angles.

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Les fondations du temple de la XVIIIe dynastie.

Dans le secteur sud, Jean Vercoutter a mis au jour des édifices organisés sur un plan octogonal ; dans la partie nord, du côté du fleuve, les fondations impressionnantes d’un temple remontant à la XVIIIe dynastie (-1550 à -1292) a également été mis au jour.

Outre ces deux pôles, la ville et le temple, une gigantesque nécropole d’époque pharaonique s’étend hors de la ville. Occupée dès la XVIIIe dynastie, elle est encore fouillée à l’heure actuelle et la tombe d’un orfèvre y a été découverte en juin 2017, qui atteste de la colonisation de l’île et de l’exploitation de ses ressources par les Égyptiens.

L’île continue d’être habitée après l’effondrement de la domination égyptienne. En témoignent les nécropoles d’époque méroïtique autour de la ville pharaonique, ainsi que d’immenses champs tumulaires post-méroïtiques (Ve-VIIe siècle) au nord de l’île.

L’île du Moyen-Âge à nos jours.

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Les quatre colonnes ensablées de l’église, traditionnellement appelée « cathédrale de Saï ».

Les vestiges les plus remarquables de la période post-antique sont les ruines d’une église enfouie que l’on associe traditionnellement à une cathédrale. Seule quatre colonnes de granite gris en sont visibles, dans une zone couverte de fragments de briques et de tessons de poterie. L’église était probablement de plan cruciforme, mais la zone n’a pas encore été fouillée et le complexe est assez peu connu. Au sud de l’île, dans le secteur d’Arodin, se trouve aussi des vestiges d’habitations chrétiennes.

Le dernier monument d’ampleur est édifié sur l’île à l’époque ottomane. Les nouveaux conquérants édifient  la forteresse Adou, en brique crue, dans le secteur sud de l’ancienne ville pharaonique, entendant ainsi sécuriser les limites sud de leurs possessions.

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Vue des ruines de la forteresse ottomane.