Le temple d’Isis à Philae, un trésor architectural sauvé des eaux

Le temple de Philae, niché sur une petite île pittoresque au milieu du Nil, est l’un des monuments les plus emblématiques d’Égypte, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO. Même s’il est édifié pour l’essentiel à l’époque ptolémaïque, puisque son cœur est lancé sous Ptolémée II, au IIIe siècle avant notre ère, le sanctuaire conserve toutefois des éléments plus anciens, dont un kiosque de Nectanébo Ier (vers 380-362 avant notre ère). Le temple a connu de nombreux ajouts au fil des siècles, notamment des agrandissements à l’époque romaine sous les empereurs Auguste et Tibère, puis des travaux de restauration et de décoration sous Trajan et Hadrien. Cette combinaison de styles architecturaux égyptiens et gréco-romains en fait un complexe remarquable, qui a pourtant failli disparaître sous les eaux dans les années 1960. C’est un gigantesque projet de déplacement sur une île voisine qui a permis de sauver cet ensemble unique.


Philae, une fondation des pharaons noirs.

L’histoire de l’île est assez récente en comparaison de nombreux autres sites égyptiens : elle remonte à la Basse-Époque. Plus précisément, c’est Taharqa (-690 à -664) qui est à l’origine des premières structures religieuses sur l’île. Ce souverain était l’un des rois de la XXVe dynastie, les célèbres pharaons noirs. Originaires du royaume de Koush (aujourd’hui au Soudan), ces souverains parvinrent temporairement à étendre leur autorité sur l’ensemble de la vallée du Nil. Aujourd’hui, le principal vestige visible de cette époque est un piédestal conservé dans la cour du temple.

Par la suite, le pharaon Nectanébo Ier (vers -379 à -361), de la XXXe dynastie – la dernière dynastie indigène d’Égypte, ordonne à son tour des constructions à Philae. De cette phase subsiste un kiosque, le plus ancien élément architectural préservé sur l’île, ainsi qu’une porte intégrée plus tard au premier pylône.


L’essor de Philae à l’époque ptolémaïque.

L’importance de l’île s’accroît surtout à l’époque ptolémaïque (305 à 30 avant notre ère). Cette période, durant laquelle des souverains d’origine macédonienne dirigent l’Égypte depuis leur capitale, Alexandrie, est un temps d’intense activité bâtisseuse dans la vallée du Nil. Les Ptolémée cherchent à syncrétiser les cultures grecque et égyptienne et s’inscrivent dans les pas des dynasties pharaoniques précédentes pour asseoir leur autorité.

C’est à cette époque qu’est édifié le cœur du sanctuaire : le naos, le mammisi (temple de la naissance divine) et les pylônes d’entrée monumentaux. Preuve de son importance, de nombreux rois de la dynastie y imprimèrent leur marque, notamment Ptolémée II, Ptolémée III, Ptolémée V, Ptolémée VI, Ptolémée VIII (Évergète II) et Ptolémée XII.

Outre le temple d’Isis proprement dit, l’île compte d’autres édifices, par exemple un temple dédié à Hathor, construit par Ptolémée VI et Ptolémée VIII un peu plus à l’est, et dont la cour fut décorée sous Auguste.


Le culte d’Isis et la signification religieuse de Philae.

Si Philae rayonne autant, c’est qu’elle est intimement liée au mythe osirien. Selon la tradition, l’île voisine de Biggeh (l’« Abaton ») abritait l’un des tombeaux d’Osiris : Philae devient ainsi le lieu où Isis, épouse et sœur d’Osiris, veille sur la dépouille de son époux. Le temple met en scène les grands épisodes du mythe – la mort d’Osiris, la quête d’Isis, la conception miraculeuse d’Horus, ce qui en fait l’un des plus importants centres de pèlerinage de la vallée du Nil. Des fidèles venus d’Égypte, de Nubie, mais aussi de Crète, d’Anatolie et de Grèce continentale s’y rendaient. Cette dimension explique la ferveur dont l’île fait l’objet durant plus d’un millénaire.


Philae à l’époque romaine et byzantine

Le sanctuaire d’Isis par excellence.

L’importance de Philae ne se dément pas à l’époque romaine, bien au contraire. Alors que les cultes à mystères orientaux deviennent populaires dans le monde romain, le culte d’Isis se répand dans les grandes villes de la Méditerranée dès le Ier siècle. Le sanctuaire de Philae est alors perçu comme l’un des principaux centres de culte de la déesse, son sanctuaire par excellence. Plusieurs empereurs romains y portent une attention particulière : Auguste et Tibère y ordonnent des ajouts et des agrandissements, tandis qu’Hadrien, qui visite le temple, et Trajan en commandent l’embellissement – le célèbre kiosque de Trajan, ou « lit de Pharaon », date de cette période.

L’avènement du Christianisme.

L’importance de Philae comme centre du culte d’Isis résiste même aux débuts du christianisme. Le temple est l’un des derniers sanctuaires païens à rester en activité, jusqu’à l’époque byzantine, où il demeure notamment fréquenté par les Blemmyes, une tribu nubienne. C’est finalement l’empereur Justinien qui ordonne sa fermeture, exécutée par le général Narsès entre 535 et 537. C’est probablement à cette époque que de nombreux bas-reliefs représentant des divinités furent martelés.


Les dernières inscriptions hiéroglyphiques.

Philae occupe une place unique dans l’histoire de l’écriture : c’est ici qu’a été gravée la dernière inscription hiéroglyphique connue, le « graffito d’Esmet-Akhom », daté du 24 août 394 de notre ère. Le dernier texte en démotique y fut quant à lui inscrit en 452. Après la fermeture du temple, la salle hypostyle fut convertie en église chrétienne dédiée à saint Étienne ; des croix coptes furent gravées sur les murs et certaines représentations des anciens dieux effacées. Le site illustre ainsi, en un seul lieu, la transition de la religion pharaonique millénaire vers le christianisme.


La redécouverte de Philae en Occident.

Au XIXe siècle, après l’expédition d’Égypte de Bonaparte, l’étude des grands sites de la vallée du Nil prend son essor. Philae, dont les vestiges sont remarquablement préservés, attire de plus en plus l’attention. L’île reçoit la visite d’explorateurs européens qui y mènent les premières recherches, mais prélèvent aussi des éléments architecturaux : ainsi, des autels de granite du naos sont envoyés vers différents musées européens.

L’obélisque de Philae et le déchiffrement des hiéroglyphes.

Parmi les vestiges emportés en Europe figure le célèbre obélisque de Philae, repéré en 1815 et acquis par l’antiquaire britannique William John Bankes. Il porte une double inscription, en hiéroglyphes égyptiens et en grec ancien, relatant une pétition des prêtres de Philae et la réponse de Ptolémée VIII et des reines Cléopâtre. Véritable « seconde pierre de Rosette », il joua un rôle décisif dans le déchiffrement : en y comparant les cartouches de Ptolémée et de Cléopâtre, Jean-François Champollion confirma sa reconstitution des signes et annonça le déchiffrement des hiéroglyphes dans sa Lettre à M. Dacier (1822). L’obélisque se dresse aujourd’hui dans le parc de Kingston Lacy, dans le Dorset, en Angleterre.


Philae, un site menacé et sauvé des eaux.

Après la construction de l’ancien barrage d’Assouan en 1902, l’île commença à être submergée une grande partie de l’année, provoquant la dégradation rapide des ruines du temple et de la ville antique. La mise en service du Haut Barrage d’Assouan, en 1970, menaçait cette fois de les engloutir définitivement. Pour sauver ce joyau de l’Antiquité, comme les temples d’Abou Simbel et d’autres monuments nubiens, l’UNESCO lança une vaste campagne internationale : le complexe fut démonté en quelque 40 000 blocs, puis remonté entre 1972 et 1980 sur l’île voisine d’Agilkia, préalablement remodelée pour reproduire la configuration de Philae. Un batardeau géant fut érigé pour assécher le site, et la photogrammétrie permit un remontage d’une précision exemplaire. Rouvert en mars 1981, l’ensemble fut salué par l’UNESCO comme « la plus grande opération de sauvetage archéologique de tous les temps ». Depuis 1979, les monuments de Nubie, d’Abou Simbel à Philae, sont inscrits au patrimoine mondial.


Visiter Philae aujourd’hui : informations pratiques.

Le temple de Philae se situe sur l’île d’Agilkia, à quelques kilomètres au sud d’Assouan, en Haute-Égypte. On y accède en quelques minutes de barque depuis l’embarcadère de Chellal, en aval du Haut Barrage. La visite se fait de jour, et un spectacle son et lumière est proposé en soirée dans plusieurs langues. Le site se combine facilement avec d’autres étapes de la région d’Assouan, comme le temple de Kom Ombo ou les carrières de l’obélisque inachevé.


Questions fréquentes.

Où se trouve le temple de Philae ?

Sur l’île d’Agilkia, au sud d’Assouan, en Haute-Égypte. Il a été déplacé là depuis l’île voisine de Philae, aujourd’hui submergée.

Pourquoi le temple de Philae a-t-il été déplacé ?

La mise en service du Haut Barrage d’Assouan (1970) menaçait de l’engloutir. L’UNESCO l’a démonté et remonté sur l’île plus haute d’Agilkia entre 1972 et 1980.

À quelle divinité le temple est-il dédié ?

Principalement à Isis, déesse de la magie et de la maternité, épouse d’Osiris. L’île abrite aussi des édifices dédiés à Hathor et d’autres divinités.

Qui a construit le temple de Philae ?

Les premières structures remontent à Taharqa et à Nectanébo Ier, mais l’essentiel du sanctuaire est ptolémaïque (à partir de Ptolémée II), avec des ajouts romains sous Auguste, Tibère, Trajan et Hadrien.

Quand le temple a-t-il fermé ?

Le culte d’Isis y a perduré jusqu’à sa fermeture ordonnée par l’empereur Justinien, entre 535 et 537 de notre ère.

Sources