Khemenou – Hermopolis, cité du dieu Thot, et ses nécropoles

Appelée Khemenou par les anciens égyptiens, cette ville située à la limite entre la Haute et la Basse-Egypte fut un centre majeur de la vallée du Nil durant l’Antiquité. Aujourd’hui, ses maigres vestiges se trouvent près de la ville moderne de Mallazi, dans le gouvernorat de Minya. En revanche, ses deux nécropoles de Deir el-Barsha et Tounah el-Gebel sont de très importants gisements archéologiques.


Une cité associée au dieu Thot.

Thot est une des divinités principales du panthéon égyptien, représenté tantôt comme un ibis au plumage blanc et noir, tantôt comme un babouin hamadryas. 

Le dieu Thot dans sa représentation la plus commune, un homme à tête d’ibis. Bas-relief du temple de Séthi Ier à Abydos.

L’ibis est un oiseau capable de différencier une eau potable ou non. Sa transposition divinisée en fait un animal-dieu détenant le savoir, et donc qui le transmet, une incarnation de l’intelligence et de la parole, au savoir illimité. Il devient naturellement le maître des écrits dans une société où l’écriture hiéroglyphique reste restreinte à un cercle d’initiés, les scribes. Mais Thôt régit aussi les cycles de la lune, et est parfois surnommé dans les textes « le seigneur du temps ».

Sous sa forme de babouin hamadryas, Thot est aussi le Soleil levant. Cette association vient probablement du fait que les babouins poussent de grands cris d’affirmation territoriale au lever du jour, comme s’ils acclamaient l’astre à son apparition.

Il est aussi présent lors de la pesée des âmes, devant Osiris et Anubis.

Associée au dieu Thot, Hermopolis est le principal centre du culte de ce dieu durant toute l’époque pharaonique. Son importance religieuse est alors indéniable, et c’est dans cette cité que la cosmogonie hermopolitaine, l’Ogdoade, fut élaborée. Il s’agit d’un ensemble formé par les huit divinités d’Hermopolis, ayant jailli de l’océan primordial. Le nom égyptien de la ville, Khemenou, signifie d’ailleurs « la ville des huit ». Un texte gravé dans le temple d’Edfou relate ainsi: « Au sein de l’océan primordial apparut la terre émergée. Sur celle-ci, les Huit vinrent à l’existence. Ils firent apparaître un lotus d’où sortit Rê, assimilé à Shou. Puis il vint un bouton de lotus d’où émergea une naine, auxiliaire féminin nécessaire, que Rê vit et désira. De leur union naquit Thot qui créa le monde par le Verbe. » Ces huit dieux créateurs étaient réunis par couple : Noun et Nounet (liquide primordial), Kekou et Kekout (obscurité), Heh et Hehet (espace), Amon et Amonet (formes cachées). 

Après la conquête macédonienne, Thot est assimilé à Hermès, particulièrement sous le nom d’Hermès Trismégiste. En grec, Khemenou devient naturellement Hermopolis, la ville d’Hermès.


Khemenou à l’époque pharaonique.

Dès l’Ancien Empire, la cité devient un centre important et constitue la capitale d’un nome.
Cependant, peu de vestiges de l’époque sont visibles aujourd’hui, à l’exception du grand temple de Thot du Nouvel Empire. Cependant, les nécropoles de Khemenou, notamment situées à Deir el-Bersha et Tuna el-Gebel, présentent des restes de l’ensemble de la période.


Hermopolis à l’époque hellénistique et romaine.

Renommée Hermopolis par les Grecs, car le dieu Thôt était associé dans leur panthéon à Hermès, la ville connaît son apogée sous les Ptolémée et durant la période romaine. Elle était alors particulièrement prospère, et un papyrus d’Oxyrhynque signale que la ville comptait des immeubles atteignant sept étages.

Relativement épargnée par les conflits et les destructions qui affectent les cités voisines à la fin de l’antiquité et durant la période byzantine, la ville décline cependant sous la domination musulmane. Les matériaux provenant de ses ruines sont alors largement réutilisés, et le calcaire réduit en chaux, ce qui explique le mauvais état du site de nos jours.

Un peu au sud de la ville se trouvait la forteresse d’Hermopolis, qui constituait un important de péage sur le Nil. Sur la rive opposée se trouvait la cité de Antinoupolis, fondée par Hadrien en mémoire de son amant noyé dans le fleuve.


Hermopolis Magna aujourd´hui : des « ruines de ruines ».

En 1714, c’est ainsi que le jésuite Claude Sicard décrit l’ampleur des ruines qu’il visite :

« Achemounain n’est à présent qu’un bourg ; mais les vastes ruines d’un grand nombre de palais, dont on voit encore les marbre et les colonnes de granit, marquent assez son ancienne splendeur. Après avoir parcouru les débris de plusieurs de ces palais, je fus frappé de loin par la majesté d’un portique à douze colonnes. J’en approchai de plus près ; je trouvai le travail magnifique, délicat et si entier que, quoique la construction ait été faite pendant les règnes des pharaons et avant la conquête de Cambyse, roi des Perses, il semble cependant que les ouvriers ne viennent que de le finir. »

L’aspect majestueux du portique est également relevé par Vivant Denon lors de l’expédition d’Egypte.

Le portique du temple d’Hermopolis Magna, dessin de Vivant Denon, fin XVIIIe siècle.

Mais la dégradation du site est cependant rapide. En 1839, Nestor L’Hôte constate déjà sa désolation :

« Les ruines d’Achmouneyn, Hermopolis Magna, situées à deux lieues et demi du Nil, n’offrent plus aujourd’hui qu’un vaste amas de ruines en briques crues et des restes d’édifices qui ont appartenu à l’époque grecque ou au Bas-Empire romain. (…) Quant au beau portique égyptien qu’on admirait encore ici il y a quelques années, il a disparu comme s’en sont allés tous les monuments de pierre calcaire ». 

Comme beaucoup d’autres en Egypte, Hermopolis souffre de l’exploitation intense de ses vestiges, notamment en brique crue, pour en extraire du sebbakh, servant d’engrais pour l’agriculture. Il y avait même une ligne de chemin de fer qui reliait el-Mineh jusqu’au coeur des ruines pour faciliter le transport du fertilisant. Par ailleurs, le calcaire était brûlé pour faire de la chaux. La remontée du niveau de la nappe phréatique a achevé le travail : au début du XXe siècle, les archéologues allemands qui travaillent sur le site parlent de « ruines de ruines » pour en décrire l’état.


Les grands édifices et sites archéologiques d’Hermopolis.

Le grand sanctuaire de Thot.

Sanctuaire du dieu Thôt d'Hermopolis, essai de reconstitution
Essai de reconstitution du grand temple de Thot

Le grand temple ne présente aujourd’hui que de maigres vestiges, qui remontent principalement au Nouvel Empire et à l’époque ptolémaïque, et correspondent au portique d’entrée du sanctuaire. Sont ainsi visibles les restes d’un pylône, de salles et de cours à colonne, ainsi que de statues de babouins.

Le portique décrit par Claude Sicart et Vivant Denon, constitué d’une double rangée de six piliers, est réduit à l’état de fondation. Ses colonnes étaient peintes en jaune, rouge et bleu, en bandes alternées.

On sait par ailleurs qu’un temple d’Amon existait dans l’enceinte du sanctuaire.

Certains vestiges du temple se trouvent aujourd’hui dans des musées européens, comme les obélisques fragmentaires en basalte noir de Nectanébo II (Basse Epoque, XXXe dynastie), dédicacés au dieu Thot, que l’on peut admirer aujourd’hui au British Museum, à l’exception d’un fragment conservé au musée du Caire.


Les vestiges gréco-romains.

Des vestiges importants du forum et de la basilique de la ville romaine subsistent, ainsi que le tracé des voies principales dont celle qui menait à Antinoë fondée par l’empereur romain Hadrien lors de son voyage en Egypte, au IIe siècle de notre ère lors de son voyage en Égypte.

 

La nécropole de Deir El-Bersha.

Il s’agit en fait d’un vaste site archéologique, aussi connu sous le nom de Dayr al-Barsha ou Bersheh. Différentes nécropoles, qui ont été en activité depuis l’Ancien Empire jusqu’à l’époque gréco-romaine, couvrent une zone d’environ 3 km2 en bordure du désert.

Dès la IIIe dynastie (marquant le début de l’Ancien Empire, au XXVIIe siècle avant notre ère), un pauvre mais gigantesque cimetière se développe sur les pentes de la colline au nord de Dayr al-Barshah. Plus tard durant l’Ancien Empire, plusieurs cimetières rupestres sont creusés dans la zone de Wadi Nakhla, tandis qu’une importante nécropole pour les gouverneurs provinciaux apparaît à al-Shaykh Sa’id.

Durant la première période intermédiaire, on retrouve une nécropole réservée à l’élite (aujourd’hui dans le village même de Dayr al-Barsha) et une autre, pour les sépultures des plus modestes (à al-Tud). 

Au Moyen-Empire, sous les XIe et XIIe dynastie, une grande nécropole se développe, dont une partie abrite les tombes des nomarques, gouverneurs de la province dont Khemenou était la capitale. Au printemps 1915, une mission archéologique américaine de Boston y découvrit la tombe du nomarque Djehutynakht. Bien que pillée, elle contenait encore une gigantesque collection de modèles en bois représentant des scènes de la vie quotidienne, des bateaux, ainsi que les splendides sarcophages peints du nomarque et de son épouse. L’intégralité du contenu de la tombe fut emportée aux Etats-Unis et se trouve aujourd’hui au Musée des Beaux Arts de Boston. 

Par ailleurs, une carrière d’albâtre était également exploitée dans la zone durant l’antiquité.

Vue de la tombe de Hénou, vieille de près de 4000 ans.

Le site est encore fouillé aujourd’hui, notamment dans le cadre du « projet Dayr al-Barsha » de l’université de Ku Leuven, aux Pays-Bas, qui a divisé l’ensemble en 11 zones archéologiques. Au titre des découvertes les plus marquantes, on compte en 2007, la tombe d’un officier et intendant de haut rang de la première période intermédiaire (vers -2180 à -2050), Henou. Elle contenait encore la momie du défunt, drapée dans ses bandelettes de lin et déposée dans un grand cercueil et un sarcophage. Des statuettes de bois peints bien préservées figurant des briquetiers, des femmes fabriquant de la bière ou pilant des céréales, ainsi qu’un modèle de bateau avec des rameurs, comptent parmi le mobilier de la tombe retrouvé par les archéologues.

En 2012, c’est la tombe d’une femme appelée Ankh, du début du Moyen Empire (durant le règne du nomarque Ahanakht Ier), qui a été retrouvée. Elle contenait toujours une grande partie de son mobilier funéraire. Les archéologues ont notamment retrouvé un sarcophage en bois, très dégradé, dont le dessous était inscrit du plus vieil exemplaire connu aujourd’hui (quoique très partiellement conservé) du « Livre des deux chemins« . Il s’agit d’un texte appartenant au genre des textes des sarcophages, écrit vers -2050 et caractéristique de la nécropole de Deir el-Bersha. Le Livre des deux chemins présente les deux routes, par voie fluviale et terrestre, que le défunt doit parcourir pour arriver au lieu de sa renaissance. C’est le premier exemple d’une carte du monde souterrain dans l’Egypte ancienne, et un précurseur du Livre des morts du Nouvel Empire, où les descriptions des routes à travers l’au-delà sont un thème persistant. 

 


Tounah el-Gebel, la plus grande nécropole gréco-romaine d’Egypte.

La plus importante nécropole d’Hermopolis, à une douzaine de kilomètres à l’ouest, aujourd’hui près de Tounah el-Gebel, se trouvait de l’autre côté du Nil, près d’Antinopolis. Il était en effet plus facile d’acheminer les défunts par voie fluviale que par voie de terre.

Elle était en activité durant la période gréco-romaine, entre environ -300 et 300. A vrai dire, il s’agit de la plus grande nécropole de cette époque connue dans toute l’Egypte. La nécropole est fouillée depuis plus d’un siècle. A l’heure actuelle, les archéologues qui travaillent à l’étude de la nécropole dans le cadre du « projet Tounah el-Gebel », mené par le musée national de Hanovre, estiment que seulement environ 10% du site a été fouillé.

Cette nécropole est aujourd’hui principalement connue pour les tombes d’Isadora et de Pétosiris, mais d’immenses catacombes y furent également aménagées, notamment à l’époque hellénistique, pour y accueillir des milliers de momies de babouins et d’ibis, les animaux sacrés associés au dieu Thot.


L’actualité archéologique sur les sites d’Hermopolis, de Tounah el-Gebel et de Deir el-Barsha.

>> Mai 2017 : découverte de catacombes gréco-romaines dans la nécropole de Tounah el-Gebel.


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