Herlaugshaugen : le bateau-tombe qui repousse les origines de l’Âge Viking
Au large des côtes norvégiennes, sur la petite île de Leka, un tumulus monumental cache un secret vieux de treize siècles. En 2023, des archéologues de l’Université norvégienne des sciences et de la technologie (NTNU) ont fait une découverte fracassante : Herlaugshaugen est une tombe-navire datant de la fin du VIIe siècle. Soit près d’un siècle avant le début officiel de l’Âge Viking, ce qui fait réviser la chronologie des pratiques funéraires des peuples nordiques du Moyen Âge.
Le tumulus géant de Herlaugshaugen et ses légendes.

Avec un diamètre de 62 mètres, une hauteur atteignant 12,5 mètres et un fossé mesurant de 5 à 8 mètres de large, ce tumulus est le plus grand de la Norvège centrale, et l’un des plus importants de tout le pays.
Il était traditionnellement considéré comme le lieu de sépulture du roi Herlaug. Selon les sagas royales de Snorri, ce roi nordique aurait choisi d’être enterré vivant avec douze de ses compagnons, plutôt que de céder ou de fuir devant l’avancée du roi Harald, qui aurait régné entre 872 et 930 et aurait réunifié la Norvège.
Cependant, ces récits remontent au début du XIIIe siècle, soit bien longtemps après les faits.
Mais cette légende a éveillé les curiosités depuis longtemps. Dès la fin du XVIIIe siècle, trois campagnes ont lieu, en 1755, 1775 et 1780. Ces excavations ont entraîné la destruction partielle du tumulus et de la tombe. Elles ont conduit à la découverte d’une sorte de mur, de rivets en fer, d’un chaudron en bronze, d’ossements d’animaux et d’un squelette adossé à une dalle de pierre, accompagné d’une épée. Les archéologues de l’époque y ont vu une confirmation du récit médiéval. Ce n’est qu’en 1917 que Theodor Petersen a avancé pour la première fois l’hypothèse d’une tombe-navire.
Malheureusement, ces découvertes ont disparu au début du XXe siècle. Le squelette a été exposé pendant un certain temps à l’école cathédrale de Trondheim sous le nom de roi Herlaug, mais personne ne sait ce qu’il est devenu. Toutes les autres pièces ont également disparu. On dit que le chaudron de bronze a été fondu et transformé en boucles de chaussures »
Geir Grønnesby, du musée universitaire de l’Université norvégienne des sciences et de la technologie (NTNU)
Geir Grønnesby, du musée universitaire de l’Université norvégienne des sciences et de la technologie (NTNU)
Cependant, les récits contradictoires et la disparition des restes humains et des artefacts rendent difficile l’interprétation de ces découvertes.

Les révélations des fouilles de 2023.
Les archéologues avaient deux objectifs : dater la construction du tumulus, et trouver des traces matérielles d’un navire, pour prouver définitivement que le tumulus était bien un bateau-tombe.
Les bateaux-tombes sont un type de sépulture particulier, où un bateau est utilisé comme réceptacle pour le ou les défunts et des offrandes funéraires, puis recouvert de terre formant un tumulus. Réservés aux membres de l’élite, ces pratiques funéraires et la création de telles tombes étaient symboles de pouvoir et de richesse.
Pour atteindre leurs objectifs, les chercheurs ont ouvert trois tranchées et utilisé un détecteur de métaux pour explorer le cœur du site. Le résultat est sans équivoque. Vingt-neuf rivets en fer ont émergé de la tranchée centrale. Ces clous de bordage, de grande taille et bien conservés, portaient encore des fragments de bois – probablement de l’orme ou du chêne. Ils ressemblent trait pour trait à ceux des grands navires clinker de Gokstad, Oseberg et Tune. Leur taille suggère un navire de plus de vingt mètres de long, orienté du sud-ouest vers le nord-est, dans l’axe du détroit entre Leka et le continent.
La datation au carbone 14 a tranché : le navire remonte à après 670 de notre ère. Le tumulus, lui, date de la fin du VIIe siècle ou du début du VIIIe. Deux couches de charbon de bois dans la partie supérieure du monticule suggèrent des crémations ultérieures, comme sur d’autres sites funéraires de l’époque.

Un chaînon manquant entre l’Angleterre et la Scandinavie.
Cette découverte change la donne. Jusqu’ici, les tombes-navires monumentales de Scandinavie remontaient au mieux à la fin du VIIIe siècle – notamment celles de l’île de Karmøy, en Norvège occidentale. L’Âge Viking n’avait pas encore commencé.
Herlaugshaugen comble un vide entre les tombes-navires anglo-saxonnes du début du VIIe siècle – Sutton Hoo en tête – et les grandes tombes norvégiennes des VIIIe et IXe siècles. Elle renforce l’hypothèse d’une tradition funéraire continue, reliant l’Angleterre orientale à la Scandinavie bien avant les premiers raids vikings.
Un nœud stratégique dans un vaste réseau maritime.
Leka n’était pas un endroit isolé. Son nom, comme celui de la ferme voisine Leknes (du vieux norrois leikr, lieu de rassemblement), évoque un centre régional de marchés, de jeux et de rencontres politiques. Une tradition locale mentionne même un Tinghaugen – le tumulus de l’assemblée.
Le tumulus d’Herlaugshaugen dominait le détroit. Tout navigateur empruntant le Norvegr (littéralement « la voie vers le nord »), ce couloir côtier qui a donné son nom à la Norvège, le voyait dès son arrivée. Il fonctionnait ainsi comme un signal de puissance adressé à quiconque passait par là.
Le chef enterré ici avait sans doute bâti son pouvoir sur le commerce et les expéditions maritimes. Poisson séché, fourrures, pierres à aiguiser, huile marine et bois de renne transitaient alors le long de ces côtes vers le continent européen.
Monuments, pouvoir et légitimité.

À cette époque, le christianisme gagnait du terrain en Europe. Les chefs scandinaves ont alors choisi une autre voie pour asseoir leur pouvoir : ériger de gigantesques tumulus visibles de loin, ancrés dans la mémoire des ancêtres et la maîtrise des mers. Construire une telle tombe revenait à matérialiser sa domination dans le paysage, à revendiquer un territoire, à se placer dans une lignée héroïque.
Herlaugshaugen s’inscrit ainsi dans un mouvement plus large. Entre le VIe et le XIe siècle, tout le pourtour de la mer du Nord a connu ce même processus de territorialisation et de hiérarchisation. Les tombes-navires en sont l’une des expressions les plus spectaculaires.
Cette nouvelle datation fait de Herlaugshaugen le plus ancien bateau-tombe de Scandinavie, et s’aligne sur les premiers enterrements de ce type connu en Suède, comme ceux de Vendel ou de Valsgärde. Elle aussi prouve que ce type de sépulture n’était pas l’apanage de la Scandinavie méridionale. Le nord de la Norvège participait lui aussi, dès le VIIe siècle, à des réseaux reliant les côtes britanniques, la Suède et le continent européen.
Ces recherches apportent ainsi une pièce de plus dans le puzzle des origines vikings. Et la preuve que les grandes découvertes archéologiques attendent parfois des siècles sous nos pieds, jusqu’au jour où on leur pose enfin les bonnes questions.
Source et crédits photographiques (sous licence CC-by-SA 4.0): Geir Grønnesby, Hanne Bryn, Lars Forseth, Bente Philippsen, Knut Paasche, Christian Løchsen Rødsrud, Arne Abel Stamnes, The Herlaugshaugen ship burial: closing the gap between the East Anglian and Scandinavian ship burial traditionn, published online by Cambridge University Press, 07.04.2026.
Cet article est une actualisation de la version publiée le 4 janvier 2024.