En Irak, une cité vieille de 3400 ans émerge des eaux d’un barrage

Une équipe d’archéologues allemands et kurdes a mis au jour une cité vieille de 3400 ans, située sur le fleuve Tigre, aujourd’hui en Irak. La ville faisait partie de l’empire du Mittani et se situe aujourd’hui dans le Kurdistan irakien, près de la ville de Kemune.


L’empire du Mittani, une superpuissance peu connue de l’âge du bronze.

Aujourd’hui peu connu du grand public, l’empire du Mittani fut pourtant un puissant royaume, qui domina un vaste territoire du Proche-Orient entre le XVIIe et le XIIIe siècle avant notre ère. A cette époque, il rivalise avec d’autres puissances de l’époque, comme l’Egypte ou les Hittites. Mais les conflits contre ces derniers et la montée en puissance des Assyriens finit par causer leur chute. Le cœur historique du Mittani devient une simple province assyrienne, et le souvenir de cette civilisation, qui domina pourtant la région durant plusieurs siècles, plonge dans l’oubli.

Carte de l'empire du Mittani à son apogée
En foncé, le cœur historique du Mittani et en clair, son extension maximale. Le réservoir de Mossoul est indiqué par la flèche rouge.

Or l’histoire de cet empire est entièrement dépendante de l’archéologie. Et sur de nombreux sites, les niveaux correspondant à cette période n’ont été que peu explorés. Seuls deux sites du Mittani sont relativement bien connus : Nuzi et Alalakh, mais tous deux se situaient aux confins de l’empire. Aucune de ses deux capitales successives n’est identifiée avec certitude, aucun grand centre politique et ses archives n’a été retrouvé. Par conséquent, les sources sont rares, éparses et périphériques, et ne permettent pas de comprendre précisément l’organisation de cet empire. Même son histoire politique est lacunaire et reste très largement dépendante de sources extérieures, comme la correspondance des souverains du Mittani avec les pharaons, connue grâce aux découvertes faites à Amarna.

Cependant, certaines fouilles menées durant les dernières décennies permettent lentement d’en apprendre davantage. Et la découverte de cette cité pourrait contribuer à y voir plus clair.


Une histoire de barrage et de réchauffement climatique.

Dans les années 80, Saddam Hussein décide de la construction d’un barrage sur le fleuve Tigre. La création du réservoir de Mossoul, le plus grand du pays, devait permettre de sécuriser l’accès en eau pour l’agriculture du nord du pays. Mais il entraîne aussi la submersion de nombreux sites, sans aucune recherche archéologique préalable.

Mais l’Irak est l’un des pays du monde les plus affecté par le réchauffement climatique. Plusieurs grandes sécheresses ont déjà frappé le pays. C’était déjà le cas en 2010, et les ruines d’une vaste cité avaient alors émergé. Puis en 2018, ce qui avait permis aux archéologues une première campagne sur le site, permettant l’identification d’un palais. Enfin, en décembre 2021, un nouvel épisode de sécheresse affecte la région et une nouvelle fois, pour éviter que les cultures ne souffrent trop, de grandes quantités d’eau ont été prélevées du réservoir et les ruines ont de nouveau émergé.

Conscients de cette opportunité unique permettant de documenter le site (au moins partiellement), les archéologues ont sauté sur l’occasion. Un financement d’urgence a été trouvé et des fouilles de sauvetage ont été lancées conjointement par le président de l’Organisation d’archéologie du Kurdistan, le Dr Hasan Ahmed Qasim, et les Dr. Ivana Puljiz (Université de Fribourg) et Peter Pfälzner (Université de Tübingen). S’engage alors une course contre la montre en janvier et février 2022, mettant les archéologues sous pression avant la remontée imprévisible du niveau des eaux du barrage.


Les vestiges d’une grande cité du Mittani.

Or ces fouilles pourraient se révéler très importantes pour une meilleure compréhension du Mittani. En effet, elles ont montré que le site était un centre important de cet empire durant la période de -1550 à -1350, et qu’il pourrait correspondre à l’ancienne cité de Zakhiku.

Ruines du magasin remontant à l'époque du Mittani.
Vestiges du magasin.

En peu de temps, les archéologues ont réussi à cartographier une grande partie de la ville. En plus d’un palais, qui avait déjà été documenté lors d’une très courte campagne en 2018, ils ont exploré plusieurs autres grands bâtiments de l’époque Mittani (-1550 à -1350) : une fortification massive, avec un mur et des tours, un complexe industriel et un bâtiment de stockage monumental. Comprenant plusieurs étages, celui-ci devait permettre de stocker d’énormes quantités de marchandises, probablement apportées de toute la région.

L’état de conservation des murs sur le site a particulièrement impressionné l’équipe de recherche. Bien qu’ils soient faits de briques de boues séchées au soleil et qu’ils aient passé plus de 40 ans sous les eaux du réservoir, ils s’élèvent encore parfois sur une hauteur de plusieurs mètres. Cette bonne conservation serait due à un épisode tragique : un séisme important survenu vers -1350, provoquant l’effondrement des parties supérieures des murs et ensevelissant les bâtiments – mais permettant ainsi de les préserver.

Cependant, ce tremblement de terre ne marque pas la fin de la ville. Après la chute de l’empire du Mittani, la région passe sous le contrôle assyrien. Or, les archéologues ont retrouvé cinq récipients en céramique contenant des archives : plus de 100 tablettes cunéiformes remontant à la période assyrienne moyenne (vers -1350 à -1100), peu après le tremblement de terre. Certaines tablettes, qui pourraient être des lettres, sont encore dans leurs enveloppes d’argile.

L’étude de ces archives n’a pas encore eu lieu, mais les chercheurs espère qu’elles fourniront des informations importantes sur la fin de la période du Mittani dans la ville, ainsi que sur le début de la domination assyrienne dans la région.

C’est presque un miracle que des tablettes cunéiformes faites d’argile non cuite aient survécu à tant de décennies sous l’eau

Dr. Peter Pfälzner

Pour éviter que la remontée des eaux n’endommage davantage ce site important, l’équipe a également lancé un vaste projet de conservation du site. Ils ont ainsi entièrement recouvert les bâtiments fouillés d’une bâche plastique hermétique et de gravier. L’objectif est de protéger les murs d’argile non cuite et tous les autres vestiges encore ensevelis. Le site est maintenant à nouveau complètement submergé par les eaux, et les archéologues vont devoir attendre la prochaine sècheresse pour pouvoir peut-être reprendre leurs investigations.

Préservation des vestiges de la cité vieille de 3400 ans avant la remontée des eaux du barrage.

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