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Une nouvelle étude révèle les secrets de Bouto enfouis sous les sables du delta du Nil

Le site archéologique de Bouto, l’ancienne cité de la déesse cobra connu aujourd’hui sous le nom de Tell el-Fara’in, se dresse dans le nord-ouest du delta du Nil. Ses habitants l’ont occupé sans interruption pendant cinq millénaires, et son site archéologique présente un immense potentiel.

Une nouvelle étude publiée dans Acta Geophysica (2026) éclaire d’un jour inédit les profondeurs de ce tell exceptionnel. L’équipe, composée de chercheurs égyptiens et britanniques, a combiné des données satellitaires radar, une méthode géophysique non invasive, et une fouille archéologique ciblée sur l’un des trois monticules du site – Kom C. Les résultats confirment la présence de structures enfouies datant de la 26e dynastie, vers le VIIe–VIe siècle avant notre ère.


Bouto, une ville à l’histoire fragmentée.

Bouto n’est pas un site ordinaire. Elle joue, dans la tradition pharaonique, le rôle de pendant nordique de Hiérakonpolis, la grande cité du Sud. Elle abrite le culte de Ouadjet, déesse-cobra protectrice de la Basse-Égypte. Et pourtant, son histoire présente une lacune troublante.

Entre la fin de l’Ancien Empire (vers 2200 avant notre ère) et la Troisième Période Intermédiaire (début du Ier millénaire avant notre ère), Bouto semble avoir été abandonnée pendant environ 1 500 ans. Seul le grand temple de Ouadjet, peut-être, maintient une présence sur le site. La cause de cet abandon demeure incertaine. Une modification du cours du Nil, des crues répétées, une crise environnementale : les hypothèses restent ouvertes.

Le site se divise en trois koms – Kom A, Kom B et Kom C. Les deux premiers forment d’imposants monticules d’habitation. Kom B constitue le secteur du temple, avec des vestiges romains en surface. C’est sur Kom C que l’équipe a concentré ses investigations.


Des anomalies détectées depuis l’espace.

Avant même de poser un pied sur le terrain, les chercheurs ont scruté le site depuis l’orbite. Ils ont utilisé des images du satellite européen Sentinel-1, qui émet des ondes radar vers la Terre et en capte l’écho. Cette technique, appelée SAR (Synthetic Aperture Radar), détecte des contrastes invisibles à l’œil nu.

Sur les images traitées, une anomalie ovale apparaît clairement à la surface de Kom C. Elle mesure environ 128 mètres sur 62. Sa forme et sa localisation suggèrent qu’il s’agit d’une structure enfouie significative. Les chercheurs ont capturé ces images en mai 2018, lors de la saison sèche. Le sol, desséché, offre les meilleures conditions pour ce type de détection dans le Delta.

L’étude précise que le satellite Sentinel-1 peut pénétrer le sol à une profondeur d’environ deux mètres dans cet environnement aride. Ce n’est pas assez pour atteindre les structures profondes – mais c’est largement suffisant pour délimiter les zones d’intérêt et orienter les équipes de terrain.

Vue aérienne du site archéologique de Bouto en Egypte

Sonder la terre sans l’ouvrir.

La détection satellite fournit une vue d’ensemble. Pour affiner l’image, les chercheurs ont déployé une méthode géophysique : la tomographie par résistivité électrique (ERT). Ce procédé consiste à injecter un courant électrique dans le sol et à mesurer la résistance offerte par les différents matériaux. Les mudbricks — les briques de terre crue omniprésentes dans l’architecture antique égyptienne – présentent une résistivité élevée. L’argile humide et les sédiments alluviaux, au contraire, conduisent bien l’électricité.

L’équipe a disposé 360 électrodes en acier inoxydable sur 15 profils parallèles à travers Kom C, couvrant une surface d’environ 5 400 m². Les données ont ensuite été traitées pour générer des modèles en trois dimensions du sous-sol.

Les résultats sont nets. Trois couches archéologiques se distinguent :

  • En surface (0 à 3 mètres) : des fragments dispersés de briques, de calcaire et de céramique, probablement des vestiges ptolémaïques et romains perturbés par l’érosion ou l’activité humaine.
  • À mi-profondeur (3 à 6 mètres) : une anomalie de forte résistivité, bien délimitée, en forme rectangulaire. Elle mesure environ 20 mètres sur 25. Les chercheurs l’interprètent comme une structure en mudbrick de la période saïte (26e dynastie), peut-être un grand tombeau ou un sanctuaire.
  • En profondeur (6 à 7 mètres) : une couche continue de haute résistivité, interprétée comme une fondation artificielle en sable. Les constructeurs saïtes auraient intentionnellement nivelé le terrain avant d’élever leurs édifices – une pratique documentée dans d’autres sites égyptiens antiques.

La fouille valide les hypothèses.

La tomographie dessine un tableau. La fouille lui donne chair.

L’équipe a ouvert un carré de 10 mètres sur 10, subdivisé en quatre sous-carrés. Le travail progresse couche par couche, centimètre par centimètre, dans une argile compacte ponctuée de petites fosses. À environ 3 à 4 mètres de profondeur, les fouilleurs mettent au jour des murs en mudbrick. Six structures murales distinctes apparaissent dans les quatre sous-carrés. Leurs dimensions sont imposantes : les briques mesurent jusqu’à 22 × 50 cm. Certains murs atteignent 125 cm de large.

Ces murs correspondent précisément aux anomalies détectées par les modèles géophysiques. La concordance est frappante.

Mais ce sont les objets découverts dans le remplissage qui ouvrent les perspectives les plus fascinantes.


Un trésor d’amulettes et une question en suspens.

Les fouilleurs remontent à la surface une collection remarquable d’artefacts religieux. Des amulettes en faïence représentant Isis, Horus, Taweret, Ouadjet. Un œil oudjat. Une figurine en bronze du jeune Horus. Un bas-relief de la déesse Hathor sur une plaque en faïence. Un scarabée en stéatite portant le nom de Thoutmosis III – peut-être utilisé comme amulette ou cachet.

L’un des objets attire particulièrement l’attention : une amulette hybride combinant un babouin, un faucon et un nain Patikos. Un autre représente la déesse Ouadjet, divinité tutélaire de Bouto elle-même.

Ces découvertes posent une question fondamentale : à quelle fonction servait ce bâtiment ? Les chercheurs avancent plusieurs hypothèses. Il pourrait s’agir d’un temple secondaire, d’un complexe de service religieux, d’une maison sacerdotale, ou encore d’une structure funéraire. La densité d’amulettes personnelles plaide pour un espace à forte charge rituelle. La présence d’une petite vasque à offrandes renforce cette piste.

La réponse définitive attendra les prochaines campagnes de fouille.

Découvertes archéologiques sur le site de Bouto, dans le delta du Nil en Egypte

Bouto au temps des Saïtes : une renaissance.

Les données de l’étude s’inscrivent dans un tableau historique cohérent. Après le long abandon post-Ancien Empire, Bouto connaît une renaissance à la Troisième Période Intermédiaire, vers la fin du VIIIe siècle avant notre ère. Les habitants réinvestissent alors les zones orientales du tell, jusqu’alors inoccupées.

C’est à la période saïte (XXVIe dynastie, VIIe–VIe siècle av. notre ère) – nommé d’après la capitale de l’époque, Saïs, que le site semble atteindre une nouvelle apogée. Des missions de forage antérieures avaient déjà montré que l’ensemble du tell était en usage à cette époque. La structure découverte dans Kom C – avec ses fondations soigneusement nivelées, ses épais murs de mudbrick et son abondance d’objets cultuels – confirme l’intensité de l’activité saïte sur le site.

Les souverains saïtes sont aussi les bâtisseurs d’une Égypte qui cherche à renouer avec ses racines pharaoniques les plus anciennes. Leur choix d’investir Bouto – siège ancestral de la déesse Ouadjet – prend tout son sens dans ce contexte de renaissance culturelle et religieuse.


L’étude de Tell el-Fara’in illustre ce que l’archéologie contemporaine sait faire de mieux : lire le passé sans le détruire. En combinant une détection satellitaire à grande échelle, une prospection géophysique fine et une fouille chirurgicale, l’équipe a dégagé une image précise et stratifiée de cinq millénaires d’occupation humaine.

Les structures saïtes de Kom C rejoignent désormais la longue liste des mystères partiellement résolus de Bouto. Partiellement, seulement. La fonction exacte du bâtiment reste à établir. Et les chercheurs signalent, dans leurs conclusions, qu’un autre temple pourrait encore dormir sous une épaisse couche d’argile, attendant d’être exploré.

Bouto n’a pas fini de parler.


Source (en anglais) : Abouarab et al. (2026), « Multi-scale detection of buried archaeological elements across different occupation phases », Acta Geophysica, 74:112. Lien ici.

Crédits photographiques, Abouarab et al. (2026), Acta Geophysica, CC-by-SA 4.0

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