Une gravure révèle la colonisation brutale du Sinaï par les pharaons il y a 5000 ans
Une mission archéologique dirigée par Mustafa Nour El-Din, du ministère égyptien des Antiquités, a mis au jour des gravures rupestres exceptionnelles dans le Wadi Khamila. Ce site, situé à environ 35 kilomètres de la mer Rouge, n’était jusqu’alors connu que pour des inscriptions laissées; bien plus tard, par les Nabatéens, célèbre peuple commerçant de l’Antiquité ayant fondé la cité de Pétra, en Jordanie. Les nouvelles gravures et inscriptions retrouvées remontent à la fin du 4e millénaire avant notre ère, durant la période prédynastique égyptienne. Elles témoignent de la conquête brutale de la région par les premiers pharaons.
Une mise en scène de la domination coloniale.
Le panneau rocheux présente une iconographie de soumission particulièrement explicite. Un personnage masculin de grande taille avance les bras levés en signe de triomphe. Devant lui, un habitant local est représenté à genoux, les mains liées dans le dos et une flèche plantée dans la poitrine.
À l’arrière-plan, la présence d’un bateau égyptien renforce l’idée d’une expédition organisée. Selon le professeur Ludwig Morenz de l’Université de Bonn, il s’agit de l’une des plus anciennes scènes d’exécution documentées par une inscription iconographique.

La motivation économique des expéditions égyptiennes.
L’expansion égyptienne dans le sud-ouest du Sinaï ne répondait pas à une simple volonté d’extension territoriale. Péninsule rocheuse et désertique, la région n’aurait présenté pour les rois égyptiens de l’époque qu’un intérêt très limité si elle n’avait pas été riche en ressources minérales stratégiques, notamment le cuivre et la turquoise.
Or, à cette époque, le Sinaï était peuplé de groupes nomades dépourvus d’organisation étatique ou d’écriture, alors que la société égyptienne avait déjà mis en place des structures de pouvoir et une société hiérarchisée, comme en témoignent les nécropoles prédynastiques d’Abydos, en Moyenne-Egypte. Cette asymétrie socio-culturelle a permis aux Égyptiens d’établir un réseau colonial structuré, dont les traces subsistent également dans les oueds Ameyra et Maghara.
Le dieu Min et la justification religieuse de la conquête.

Une inscription hiéroglyphique surmonte la scène de combat. Elle mentionne explicitement le dieu Min, désigné comme le « maître du cuivre » ou « souverain de la région du cuivre ». Dans le système de pensée égyptien de la période prédynastique et du début de la période dynastique, Min servait d’autorité religieuse et de protecteur pour les expéditions lointaines.
L’origine de son culte se trouvait à Coptos et Panopolis, sur la route des expéditions s’enfonçant dans le désert de Haute-Egypte, d’où il se répandit dans l’ensemble de la vallée du Nil. Il était représenté de multiples manières, mais le plus souvent comme un homme à la peau noire, tenant son pénis en érection de la main gauche, et tenant un fléau de son bras droit levé.
Cette mention du dieu Min dans la gravure viserait à conférer une légitimité divine à l’appropriation des ressources et à la violence exercée contre les populations autochtones, qui marquerait le début d’un véritable paléo-colonialisme égyptien, selon Ludzig Morenz.
Un réseau de sites en cours d’exploration.
L’étude de ce panneau rocheux révèle des réécritures successives, allant des symboles archaïques aux graffitis arabes contemporains. Les chercheurs notent qu’une inscription près du bateau semble avoir été délibérément effacée dans l’Antiquité. Ce type de vandalisme sélectif survenait fréquemment lors des changements de règne, afin de gommer la mémoire d’un prédécesseur. Les archéologues prévoient désormais de nouvelles campagnes de prospection pour identifier d’autres gravures et approfondir la compréhension de ce réseau complexe.
Cette découverte majeure confirme que la mainmise égyptienne sur les ressources du Sinaï était déjà structurée et idéologiquement justifiée dès l’aube de la civilisation pharaonique. Elle ouvre de nouvelles perspectives quant à la compréhension et à l’organisation des premières expéditions minières et les relations conflictuelles avec les populations nomades de la péninsule, d’autant plus que les explorations archéologiques se poursuivent et livreront certainement d’autres découvertes passionnantes. Et l’on pourrait peut-être même dresser un parallèle avec les travaux pharaoniques… entrepris par les autorités égyptiennes, près du monastère Sainte-Catherine, afin de promouvoir un tourisme de masse au détriment des populations bédouines locales.
Crédits photographiques: M. Nour El-Din
Source (en allemand): Université de Bonn.