Découverte d’une cité antique détruite par les Romains en Albanie ?
Après les guerres puniques, Rome s’étend vers l’Orient. Elle se heurte aux Illyriens, ces peuples des côtes adriatiques et de l’Albanie actuelle, alors répartis en plusieurs royaumes. La conquête s’achève près de Shkodër, où tombe le dernier roi d’Illyrie. Sur une colline voisine, des archéologues polonais ont retrouvé une cité immense dont le souvenir s’était perdu. Publié en 2018, cet article suit désormais huit campagnes de fouilles. La dernière, en 2026, a livré la pièce maîtresse : un temple.
Une cité illyrienne invisible pendant des siècles
Le site se trouve près du village de Bushat, à une dizaine de kilomètres au sud de Shkodër, dans le nord de l’Albanie. Pendant des siècles, personne n’y a vu une ville. La faute à la géologie. La colline est faite de conglomérats et de grès. Rongés par l’érosion, les murs de pierre affleurant en surface ressemblaient à des reliefs naturels, pas à des constructions humaines.
« Après des siècles d’érosion, les restes des structures de pierre ressemblent à des formations géologiques plutôt qu’à des ouvrages bâtis par l’homme », explique le professeur Piotr Dyczek, qui dirige les fouilles. Il pilote le Centre de recherche sur l’Antiquité de l’Europe du Sud-Est de l’Université de Varsovie. Côté albanais, les travaux sont menés par le docteur Saimir Shpuza, de l’Institut d’archéologie de Tirana, avec l’Université de Tirana.
« Durant les dernières années, nous avons commencé à chercher autour de Shkoder des villes et forteresses qui constituaient la base militaire et économique (du royaume d’Illyrie). Grâce à l’utilisation de différentes méthodes, y compris non-invasives, nous avons découvert les vestiges de cette immense cité antique », ajoute Piotr Dyczek.
C’est en 2018 que les chercheurs redécouvrent la cité. En croisant des méthodes non invasives, dont la géophysique, ils repèrent sous le sol des structures massives. Les premières fouilles dégagent alors de puissants remparts, deux portes flanquées de bastions et des fragments de bâtiments.

Bassania, la cité oubliée des sources antiques
Les archéologues pensent avoir retrouvé Bassania (parfois orthographiée Bessania). On sait peu de chose sur elle. L’historien romain Tite-Live (59 avant notre ère à 17 de notre ère) ne la cite qu’au détour des combats livrés par les légions dans la région de Shkodër, lors de la guerre contre Gentius, le dernier roi des Illyriens.
D’où un paradoxe qui intrigue les chercheurs. Les remparts enferment une vingtaine d’hectares, et le site s’étire sur plusieurs collines. Cela en ferait une cité de premier plan, plus vaste que Shkodër voisine. Pourtant, les auteurs antiques l’ignorent presque. « Le silence des voyageurs, qui ont décrit avec minutie d’autres villes et parfois de simples ruines, est très surprenant », note le professeur Dyczek.
Une explication possible : la ville aurait cessé d’exister assez tôt pour que son nom tombe dans l’oubli. La cité se trouvait entre deux pôles majeurs de l’Illyrie antique, la capitale Shkodër et la ville grecque de Lissos.
2018-2019 : des remparts parmi les mieux conservés de l’Adriatique
Les murs ont d’abord retenu l’attention. Leur face externe est en blocs de pierre taillés. L’intérieur est rempli de pierraille et de terre, sur plus de trois mètres de large. C’est une construction typiquement hellénistique. La datation est confirmée par le mobilier trouvé au pied des murs : monnaies et fragments de céramique du IVe au Ier siècle avant notre ère, au temps du royaume d’Illyrie.
La campagne de 2019 affine le tableau. Les fouilles se concentrent sur trois secteurs : la porte monumentale de la ville basse, la ville médiane et l’acropole. Près de la porte, le rempart se dresse encore à plus de deux mètres de haut. Sa structure interne, restée intacte, permet de reconstituer la façon dont il a été bâti. Détail rare : les traces laissées sur les pierres montrent qu’elles ont été levées à la grue antique, le polyspastos.
Les archéologues repèrent aussi une seconde porte, inconnue jusque-là, qui ouvre sur la ville médiane. Le logement de ses grands vantaux de bois est encore visible. Au sommet de la colline la plus haute, ils dégagent une plateforme de pierre ceinte d’un mur cyclopéen, fait d’énormes blocs. Tessons de céramique et tuiles rares y signalent un édifice important. Plateforme de temple, tour de guet ou petite forteresse ? L’hypothèse du temple tient déjà la corde.
2022-2023 : un cœur de cité bâti sur le modèle grec
Les campagnes suivantes s’attaquent au point culminant. En 2022, les fouilles révèlent les fondations de plusieurs grands bâtiments. Le premier mesure près de 20 mètres sur 12. Une construction voisine est de taille comparable, une autre plus petite atteint 10 mètres sur 7. Les fondations, larges de 90 centimètres, sont en conglomérat local, montées sans mortier. Les toits étaient couverts de tuiles profilées à la grecque. Rien d’ordinaire : ces bâtiments occupent une position dominante et avaient un caractère prestigieux.
Le mobilier raconte une vie urbaine raffinée. On trouve surtout des amphores, venues d’Italie pour la plupart, datées des IIIe et IIe siècles avant notre ère, ainsi que des skyphoi, ces coupes grecques à vin. Beaucoup de vases miniatures aussi, jouets ou offrandes votives. La céramique montre que la colline était déjà habitée au IIe millénaire avant notre ère.
En 2023, l’image se précise encore. Les archéologues dégagent un vaste édifice à trois pièces et long couloir, de 20 mètres sur 11. Les sols sont restés en place et ont livré quantité d’objets, permettant de dater l’ensemble du IVe siècle avant notre ère. Les amphores, dont des corinthiennes, et le nombre étonnant de skyphoi orientent l’interprétation. Le plan tripartite évoque un prytanée ou un hestiatérion, ces bâtiments publics où devait brûler un feu éternel et où se tenaient les grandes cérémonies politiques et religieuses.
La conclusion est forte. La cité n’a pas seulement été tracée et bâtie à la grecque. Au moins à ses débuts, elle possédait l’organisation politique d’une véritable cité grecque. Un fait remarquable en terre illyrienne.
2026 : le premier temple illyrien du nord de l’Albanie
La campagne de 2026 confirme l’intuition née en 2019. Sur l’acropole, au sommet de la colline qui domine le site, les archéologues mettent au jour les fondations de pierre complètes d’un grand bâtiment rectangulaire. Il mesure 13,6 mètres sur 9,6. Ses proportions sont celles des temples grecs classiques.
« Au vu de son emplacement au sommet et de son orientation par rapport aux points cardinaux, nous pouvons y voir les vestiges d’un temple qui couronnait l’acropole du IVe au IIe siècle avant notre ère », souligne le professeur Dyczek. Le mur défensif qui entoure la colline servait aussi de temenos, l’enceinte sacrée réservée à la divinité. C’est le premier temple illyrien mis au jour dans le nord de l’Albanie. Pour la connaissance de la culture illyrienne, la découverte fait date.
À côté des ruines du temple, les Romains ont élevé plus tard un petit bâtiment. Il a fonctionné près d’un siècle. C’était un poste d’observation idéal pour surveiller un vaste territoire, de Shkodër jusqu’à l’antique Lissos et au littoral adriatique.

Détruite par les Romains ou lentement abandonnée ?
Le titre de cet article pose la question d’une cité détruite par les Romains. Les fouilles ont nuancé cette première lecture. La conquête romaine forme bien la toile de fond de l’histoire de Bassania. Mais les archéologues n’ont retrouvé aucune trace de fin violente, ni couches de destruction, ni traces d’incendie.
Le scénario le plus probable est celui d’un abandon. Après le départ de ses habitants, la ville s’est lentement érodée. Ses murs ont glissé le long des pentes. Le site a même servi de carrière : beaucoup de maisons des environs ont réemployé ses gros blocs taillés. La date exacte de cet abandon reste discutée et les campagnes successives l’ont repoussée, du tournant de notre ère jusqu’aux premiers siècles de notre ère, à mesure que se révélait une présence plus longue, notamment romaine.
Une chose est sûre : chaque saison de fouilles agrandit Bassania et précise son visage. D’une colline prise pour un simple relief naturel, on est passé à une cité grecque d’Illyrie, dotée de remparts monumentaux, d’un cœur public et, désormais, de son temple. Les prochaines campagnes promettent d’autres surprises.
Sources
Serwis Nauka w Polsce – naukawpolsce.pl.
Polacy badają zaginione antyczne miasto w Albanii (2019)
Albania/ Zaginione antyczne miasto na celowniku polskich archeologów (2022)
Unikatową starożytną budowlę odkryli archeolodzy z UW (2023)
Albania/ Pozostałości świątyni hellenistycznej odkryli archeolodzy UW (2026)
Crédits photographiques de l’image de couverture: UW Press Materials


