Des graffitis rappellent le tourisme antique dans les tombes des pharaons

La vallée des rois est aujourd’hui l’un des sites archéologiques les plus touristiques d’Egypte. Or des graffitis dans les tombes royales attestent que cela ne date pas d’hier. Des chercheurs polonais ont étudié ces anciennes inscriptions et fait parler les murs de la tombe du pharaon de la XXe dynastie Ramsès VI.

Des touristes de l’antiquité.

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Entrée de la tombe de Ramsès VI dans la vallée des rois, face à Louxor.

« J’ai visité et n’ai rien aimé à part le sarcophage ! », « J’ai admiré » ou bien « Je ne peux pas lire les hiéroglyphes ! ». Ces inscriptions assez anodines auraient pu être laissés par des touristes contemporains, mais elles ont pourtant été gravées il y a environ 2000 ans, durant l’antiquité. Car le tourisme n’est pas une pratique si nouvelle, et les visiteurs se sont pressés au long des siècles dans les tombes pharaoniques, comme en témoignent des milliers de graffitis laissés sur les murs lors de leurs passages, et étudiés par une équipe de chercheurs polonais.

« Dès l’antiquité, la vallée des rois était une destination touristique », explique le professeur Adam Łukaszewicz, de l’université de Varsovie. « Comme aujourd’hui, les touristes gravaient souvent leurs noms dans les endroits qu’ils visitaient. Parmi la soixantaine de tombes présentes dans cette zone, au moins dix comptent des graffitis laissés par d’anciens voyageurs ».

La tombe de Memnon.

Comparée aux autres, une tombe est extraordinairement riche en inscriptions – près d’un millier. C’est celle que les anciens attribuaient dans l’antiquité à Memnon, héros légendaire de la guerre de Troie.

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Les colosses de Memnon, principaux vestiges du temple funéraire d’Amenhotep IIII.

Cette croyance erronée était due à la présence dans la plaine thébaine en contrebas de la tombe de deux statues géantes, appelées colosses de Memnon. Elles étaient très célèbres pour les sons qu’ils émettaient au lever du soleil, et que les Grecs pensaient être les salutations de Memnon à sa mère, la déesse Eos.

En fait, il s’agit de la représentation du pharaon Amenhotep III, qui marquait l’entrée de son colossal temple funéraire, où une statue de la reine Tiye et de nombreuses représentations de la déesse Sekhmet ont dernièrement été retrouvées. Or l’un des noms de règne officiel d’Amenhotep III, écrit sur les colosses, est le même que l’un de ceux de Ramsès VI, d’où la méprise des anciens.

Ce n’est qu’au XIXe siècle, après le déchiffrement des hiéroglyphes, que les chercheurs ont pu rectifier cette erreur et réattribuer la tombe son véritable propriétaire.

La tombe de Ramsès VI (-1145 à -1137).

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Fragment du sarcophage externe de Ramsès VI, British Museum.

Ou plutôt à ses propriétaires, car la tombe creusée dans la roche sur plus de cent mètres de long appartient à deux pharaons. En effet, lorsque Ramsès V décède dans des circonstances obscures, son oncle Ramsès VI accède au trône et le fait enterrer dans la tombe où il sera lui-même placé après sa mort en -1136. Seulement quelques années plus tard, la tombe est violée et pillée. Les momies royales, gravement endommagées, sont plus tard déplacées par des prêtres dans une cache secrète, où elles demeureront jusqu’à leur découverte au XIXe siècle.

Aujourd’hui encore, la tombe conserve sa décoration originelle, et notamment le Livre des Portes et le Livre des Grottes, qui comptaient parmi les textes funéraires rituels les plus importants de l’ancienne Égypte.

« Les visiteurs de la tombe ont souvent essayé de placer leurs signatures sans détruire la décoration d’origine. Parfois, ils l’ont fait de façon particulièrement attentionnée, en inscrivant par exemple leur nom dans le centre du cercle solaire symbolisant un dieu ».

Des graffitis riches d’enseignement.

La plupart remontent à la période gréco-romaine, s’étendant entre la conquête de l’Égypte par Alexandre le Grand en -331 et la division de l’empire romain au IVe siècle. Bien souvent, elles signalent simplement les noms des visiteurs, généralement en grec, plus rarement en latin. On les trouve dans différents endroits de la tombe, parfois à plusieurs mètres de hauteur, car les couloirs étaient autrefois remplis de sable, sur lequel marchaient les visiteurs. Les premiers d’entre eux ont probablement même dû ramper pour pénétrer dans la tombe, car leurs graffitis sont situées juste sous le plafond.

En plus de leurs noms, ces touristes antiques ont bien souvent inscrit leurs lieux d’origine ou leur profession. Parfois, les archéologues ont relevé de plus longs textes, dont des poèmes. Grâce à ces graffitis, on sait aujourd’hui qu’il y a plus de 2000 ans, la tombe était visitée non seulement par des Égyptiens mais aussi par des ressortissants de pays voisins. Certains étaient des médecins, d’autres des philosophes des écoles cyniques ou platoniciens.

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Deux chercheurs travaillent au relevé des murs de la tombe. Crédits : A. Łukaszewicz

« Il y a avait aussi des visiteurs de très haut rang, dont des préfets d’Egypte, qui gouvernaient la région au nom des empereurs romains, ainsi que des gouverneurs venues de nombreuses provinces de l’empire ». Parmi ces visiteurs de marque, on peut relever la visite du prince arménien Chosroès, au IVe siècle de notre ère. D’autres personnalités, moins connues, provenaient aussi d’Athènes ou de Syrie.

Une autre signature, celle d’Amros, dont les lettres mesurent près de 25 centimètres de hauteur, a attiré l’attention des chercheurs. Car Amros est la transcription grecque d’Amr ibn al-As, le conquérant arabe de l’Egypte, qui a enregistré ainsi sa présence dans la tombe au VIIe siècle.

L’ancêtre des murs Facebook.

Parfois, les murs sont littéralement couverts de discussions. Les chercheurs ont même relevé un genre de dialogue entre les visiteurs. Dans un endroit, un visiteur a écrit qu’il avait admiré la tombe et lu les hiéroglyphes. Un autre a écrit en dessous : « Je ne peux pas lire cette écriture ! ». Encore plus bas, un troisième visiteur a répondu : « Que t’importe de ne pas pouvoir lire les hiéroglyphes, je ne comprends pas ton problème ! »

La plupart des inscriptions étaient gravées, un nombre beaucoup moins important était écrite en peinture rouge. Les premiers voyageurs européens ont écrit dans leurs mémoires que les guides arabes offraient souvent aux visiteurs des objets pointus avec lesquels les touristes pouvaient inscrire leur nom dans la pierre. Le professeur Łukaszewicz pense qu’il en était probablement de même durant l’antiquité.

L’équipe de chercheurs polonais, qui a mené à bien un travail de documentation digitale en 3d complet de tous les murs de la tombe, devrait reprendre l’étude des graffitis laissés par les touristes de l’antiquité fin 2017.

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