Un char de bronze unique, sans doute étrusque, sur le site tartessien de Casas del Turuñuelo
Un char de bronze miniature, orné de divinités et de créatures mythologiques. Voilà ce que les archéologues du site de Casas del Turuñuelo, à Guareña (province de Badajoz, Espagne), ont présenté à la presse fin juin 2026. La pièce est unique dans la péninsule Ibérique. Ses seuls parallèles connus proviennent d’Étrurie, en Italie centrale, à plus de 1 500 kilomètres de là.
La découverte est le fruit de la huitième campagne de fouilles menée par l’Institut d’archéologie de Mérida, centre mixte du CSIC (Conseil supérieur de la recherche scientifique espagnol) et du gouvernement régional d’Estrémadure. Pour Esther Rodríguez, codirectrice des fouilles, il s’agit de « l’une des découvertes les plus importantes réalisées à ce jour » sur ce site tartessien du Ve siècle avant notre ère.
Achéloos, griffons et figures aux bras levés
L’objet a été mis au jour dans le secteur sud du bâtiment principal, fouillé depuis 2015. Sa caisse conserve un riche décor figuratif. Sur la face avant trône Achéloos, divinité fluviale grecque le plus souvent représentée en taureau à face humaine. Sa gestuelle pourrait ici le rattacher au monde des morts, selon les premières analyses.
Les flancs portent deux griffons, ces hybrides à tête d’aigle et corps de lion omniprésents dans l’art orientalisant. Aux extrémités, deux figures humaines aux bras levés soutiennent la structure. L’ensemble repose sur deux roues, elles aussi décorées.

Ce répertoire iconographique évoque les chars d’apparat étrusques, comme le célèbre char de Monteleone conservé au Metropolitan Museum de New York. Prudence toutefois : l’origine de la pièce reste à confirmer. Pour l’équipe de recherche, l’hypothèse d’une importation depuis l’Italie centrale est la plus solide, car aucun parallèle n’existe ailleurs. Les analyses de laboratoire à venir pourront la valider, ou révéler une production locale inspirée de modèles italiques.
Les Étrusques, maîtres du bronze
Qui a fabriqué cet objet ? Rien n’est encore prouvé, mais les premières interprétations désignent les Étrusques, la grande civilisation de l’Italie préromaine. Établie entre l’Arno et le Tibre, dans l’actuelle Toscane et ses marges, elle a connu son apogée entre le VIIIe et le Ve siècle avant notre ère, précisément la période d’activité du Turuñuelo. Ses cités-États, comme Tarquinia, Cerveteri ou Vulci, se sont enrichies grâce aux mines de cuivre et de fer de la région.
De cette richesse minière est née une expertise. Les bronziers étrusques comptaient parmi les plus réputés de la Méditerranée. Leurs miroirs, candélabres, vases et chars d’apparat s’exportaient chez les Grecs, les Celtes et, on le voit désormais, jusqu’au sud-ouest ibérique. Grands amateurs de banquets et fascinés par la mythologie grecque, ils en ont adopté les figures : Achéloos et les griffons du char du Turuñuelo sortent tout droit de ce répertoire. Nous reviendrons en profondeur sur cette civilisation fascinante dans un prochain article.
Un char pour le dernier banquet ?

À quoi servait cet objet ? La question reste ouverte. Mais son emplacement fournit un indice de poids. Le char a été découvert à côté de la « salle du banquet », qui témoigne du festin final célébré par la communauté avant la condamnation du bâtiment. Sebastián Celestino, codirecteur des fouilles, penche pour une fonction rituelle « liée fondamentalement aux banquets ».
Ce contexte est typique du Turuñuelo. À la fin du Ve siècle avant notre ère, ses occupants ont organisé une ultime cérémonie, sacrifié des dizaines d’animaux, condamné les accès et enseveli tout l’édifice sous un tumulus de terre. Ce scellement volontaire, encore mal compris, explique l’état de conservation exceptionnel du site.
Grèce, Égypte, Orient : un carrefour du luxe méditerranéen
Le char n’était pas seul. À ses côtés, les archéologues ont recueilli un ensemble remarquable d’importations : céramique attique venue de Grèce, récipient en albâtre égyptien, ivoires décorés de guerriers et de motifs animaliers et végétaux, d’origine orientale, comme ceux ci-dessous.
Ce mobilier dessine une carte. Il y a 2 500 ans, ce site du Guadiana moyen, loin des côtes, était connecté aux grands circuits commerciaux de la Méditerranée : monde grec, Égypte, Levant, Étrurie. « Ces matériaux nous fournissent une information extraordinaire pour comprendre les relations commerciales entre l’Orient et la péninsule Ibérique », souligne Esther Rodríguez.
Rappelons le cadre. Tartessos (Tarteso en espagnol) désigne la civilisation qui s’est épanouie dans le sud-ouest ibérique au premier millénaire avant notre ère, née de la rencontre entre les populations locales et les navigateurs phéniciens. Longtemps réduite au mythe d’un royaume opulent évoqué par les sources grecques, elle prend corps depuis quelques décennies grâce à l’archéologie. Le Turuñuelo en est aujourd’hui le témoin le plus spectaculaire.
Sous le tumulus, un bâtiment hors norme
La campagne de 2026, menée en avril et mai, s’est concentrée sur les secteurs nord et sud du tumulus, une butte artificielle de 90 mètres de diamètre et de 6 mètres de hauteur. Ces secteurs encadrent la pièce H-100, une salle d’environ 70 mètres carrés, la plus vaste dégagée à ce jour dans l’édifice en adobe.
Au nord, les fouilleurs ont récupéré deux braseros et un chaudron de bronze. De nouvelles pièces et des espaces de circulation ont été documentés, précisant l’architecture de ce complexe monumental construit en terre crue. Un fait intrigue toutefois : le volume de céramique recueilli cette année est nettement inférieur à celui des campagnes précédentes.

Une archéologue travaille sur une poterie trouvée lors des fouilles. 
Vue du chaudron de bronze en cours de dégagement par les archéologues.
Dix ans de découvertes en série
Depuis 2015, le Turuñuelo enchaîne les résultats marquants. En 2017, les archéologues y ont identifié le plus grand sacrifice d’animaux connu en Méditerranée occidentale, dominé par les chevaux. En 2023, le site a livré les premières représentations humaines de l’art tartessien, des visages en relief qui ont fait le tour du monde.
En 2024, une plaque d’ardoise gravée de scènes de guerriers, que nous vous avions présentée, portait aussi un abécédaire en écriture paléohispanique méridionale, document rarissime. En 2025, l’équipe présentait le plus ancien autel de marbre grec de Méditerranée occidentale. Le char de bronze prolonge cette série exceptionnelle.
Et maintenant, le travail de laboratoire
Les fouilles terminées, le projet entre dans sa seconde phase : restauration, dessin, documentation et analyse des pièces. Ce travail se déroule au service de conservation et de restauration (SECYR) de l’Université autonome de Madrid, partenaire du projet depuis dix ans.
Ces recherches s’inscrivent dans le programme « Construyendo Tarteso », financé par l’État espagnol et des fonds européens. Il fédère une trentaine d’institutions et une centaine de chercheurs autour d’une ambition : comprendre la culture matérielle tartessienne à travers ses grands édifices de terre.
Le char du Turuñuelo vient de leur offrir un argument de plus. Tartessos ne vivait pas en marge du monde antique. Elle en était l’un des carrefours.

Sources : CSIC (Instituto de Arqueología de Mérida), communiqué du 24 juin 2026 ; elDiario.es ; projet Construyendo Tarteso.
Crédits photographiques de toutes les images présentées dans cet article: Proyecto Construyendo Tarteso (CSIC –
Junta de Extremadura).


