Plus de 120 gravures de navires près d’une tombe de pharaon à Abydos

Si vous êtes familier avec la mythologie de l’Egypte antique, vous savez peut-être qu’Abydos était le plus grand sanctuaire d’Osiris et, à ce titre, l’un des plus importants centres religieux de la vallée du Nil. C’est aussi un site archéologique majeur qui abrite les tombeaux des premiers souverains de la vallée du Nil ainsi que plusieurs temples du Moyen et Nouvel Empire. Cette fois, Abydos vient de livrer près de 120 gravures de bateaux inédites près de la tombe du plus grand pharaon du Moyen-Empire, Sésostris III.

Temple d'Osiris à Abydos, édifié sous Séthi Ier (-1290 à -1279)
Temple d’Osiris à Abydos, édifié sous Séthi Ier (-1290 à -1279)

Un décors de plus de 120 dessins de navires

Au tout début du XXe siècle, le Fond d’Exploration égyptien avait mené des recherches à Abydos. En 1904, des fouilles avaient dégagé les voûtes supérieures d’un bâtiment, mais n’étaient pas allées plus avant faute de temps. Plus d’un siècle plus tard, une équipe de l’université de Pennsylvanie menée par Josef Wegner a repris les fouilles de ce bâtiment de 21 mètres sur 4 entre 2014 et 2016, et vient d’annoncer qu’il recelait une surprise de taille : les dessins de plus de 120 navires de toute taille gravés sur ses murs enduits de plâtre blanc.

Les images les plus grandes mesurent près d’un mètre et demi de longueur et montrent de grands navires représentés dans leurs détails, avec les mats, les voiles et gréements, les cabines, les gouvernails, les rames et parfois même les rameurs. D’autres représentations sont beaucoup plus simples et de moindre envergure, la plus petite ne mesurant que dix cm. Outre les navires sont aussi représentés des gazelles, du bétail et des fleurs.

Le bâtiment étant largement en ruine, son décor devait être bien plus riche que ce qui en subsiste aujourd’hui. Par ailleurs, les archéologues ont retrouvé plus de 145 poteries, enterrées face à l’entrée, le goulot de la plus grande partie tourné vers la porte. Traditionnellement appelées « jarres à bière », ce type de récipient pouvait en fait contenir toute sorte de liquides pour leur transport et leur stockage.

Le complexe royal de Sésostris III

statue Sésostris III Louvre
Statue de Sésostris III, Louvre.

Le bâtiment se trouve près de la tombe du pharaon Sésostris III (-1878 à -1843/-1842). Le règne de ce roi de la XIIe dynastie marque l’apogée de l’Egypte du Moyen-Empire. Cependant, il y a encore débat pour savoir si la tombe d’Abydos a réellement abrité le corps du pharaon ou si elle était seulement un cénotaphe, car Sésostris III a également fait construire un complexe funéraire pyramidal à Dahchour.

Mais sous la XIIe dynastie, l’apparence d’Abydos se transforme en profondeur. La ville, qui abritait déjà les sépultures royales de la période prédynastique et des Ière et IIe dynasties, voit le culte d’Osiris devenir prédominant. Sésostris III y fait en plus construire non seulement l’un des grands tombeaux souterrains de la vallée du Nil, long de 180 m, mais aussi tout un complexe voué au culte royal, comprenant aussi un temple funéraire et une ville pour assurer l’administration du culte.

stèle barque solaire Ra
Barque solaire du dieu Rê, stèle peinte de la XXVIe dynastie, Louvre.

Selon Josef Wegner, le responsable des fouilles, l’édifice découvert aurait abrité un véritable navire en bois, dont seules quelques planches ont été retrouvées. Les anciens Egyptiens considéraient en effet que la barque solaire, liée au culte du dieu Rê, devait transporter le corps du souverain dans l’au-delà. La pratique d’enterrer des navires près des tombes pharaoniques était ainsi très fréquente dans l’Ancien Empire.

Barque funéraire de Khéops reconstituée à Guizeh.
Barque funéraire de Khéops reconstituée à Guizeh.

Déjà en 2000, l’université de Pennsylvanie avait annoncé la découverte sensationnelle de 14 barques funéraires royales à Abydos, à quelque distance de la nécropole d’Oumm el-Qa’ab où furent enterrés des rois de la période prédynastique ainsi que tous ceux de la Ière et de la IIe dynastie. Elles étaient enfermées, la proue vers le Nil, dans des « tombes » de brique individuelles et alignées, reproduisant la forme de bateaux et recouvertes de plâtre blanc. La pratique d’inhumer des barques avec les pharaons ou les hauts notables se poursuit dans les nécropoles de la IIIe dynastie à Saqqarah (une barque funéraire a également été découverte en février 2016 dans la nécropole d’Aboussir) ou de la IVe dynastie à Guizeh, où l’on peut aujourd’hui voir la barque funéraire de Khéops.

Même si l’enterrement de telles barques est devenu moins courant sous la XIIe dynastie, il n’est cependant pas surprenant d’en retrouver une près de la tombe d’Abydos.  Sésostris III avait d’ailleurs aussi fait enterrer quatre barques funéraires en bois et une grande fosse à barque en brique à Dahchour, retrouvées lors des fouilles de la fin du XIXe siècle.

barque funéraire pharaon Sésostris III Dahchour
Barque funéraire trouvée près de la pyramide de Sésostris III en 1895.

Hypothèses et supputations

Concernant la barque, tout d’abord, deux hypothèses sont en concurrence : elle aurait pu être construite à Abydos même, ou bien encore traînée depuis le Nil à travers le désert (le site antique se trouve à environ 8km du fleuve).

Et ces gravures sur les murs, qui a pu les réaliser ? Pour le moment, l’équipe archéologique considère probable que de multiples personnes ont réalisé ces panneaux sur une courte période de temps. S’agissait-il alors des mêmes qui ont construit le navire devant accompagner le pharaon dans son voyage vers l’au-delà ? Ou bien les gravures ont-elles été réalisées par un groupe de personnes ayant pris part à la cérémonie funéraire de Sésostris III, ou ayant pu accéder au bâtiment après la mort du souverain ?

Tout aussi mystérieuse, l’accumulation de poteries près de l’entrée laisse aussi le champ libre aux hypothèses. S’agit-il des restes de libations versées par les assistants des funérailles ? Josef Wegner considère comme possible que de grandes quantités de liquide aient pu être versées dans le but de faire symboliquement flotter le bateau, lui permettant ainsi d’accomplir sa fonction magique auprès du pharaon.

Moins spirituelle, une autre explication si le navire a été traîné à travers le désert serait que de l’eau ou d’autre liquide ont alors dû être utilisés comme lubrifiant, ou pour solidifier le sol le long du trajet. Les objets en céramique utilisés pour cette opération auraient alors eux-mêmes pris une signification rituelle, et l’inhumation des jarres comme du bateau auraient alors fait partie des cérémonies funéraires.

Encore une fois, les sables du désert égyptien livrent au moins autant de questions qu’ils n’apportent de réponse. Les recherches qui se poursuivent à Abydos et ont déjà permis de nombreuses découvertes ces dernières années aideront peut-être à y voir plus clair. Une chose est sûre : puisque la barque n’a pas été retrouvée intacte dans le bâtiment, des individus y ont pénétré après la mort de Sésostris III et ont démonté le bateau pour réutiliser ses planches, laissant orphelines les images gravées sur les murs.

 

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