L’évolution de l’agriculture et la différenciation entre les genres sont-elles liées ?

Bien avant Mao et la politique de l’enfant unique, la Chine connaissait déjà une forte inégalité entre les genres. Une équipe internationale de chercheurs a tenté de se pencher sur l’origine de cette différenciation de traitement en étudiant les ossements et pratiques funéraires de deux époques anciennes : la culture Yangshao et l’époque des Zhou orientaux, en posant la question suivante : la différence des genres a-t-elle évolué en fonction des pratiques agricoles ?

De la culture Yangshao aux Zhou orientaux

Aire géographique de la culture Yangshao.

La culture Yangshao est une des cultures néolithiques de l’espace chinois qui florit le long du Fleuve Jaune entre -5000 et -3000, contemporaine de la culture de Nagada en Egypte. Si la société et les pratiques évoluèrent au cours de cette période, que l’on divise en plusieurs phases, on peut retenir que les hommes de cette époque vivaient principalement de la culture du millet et de l’élevage des cochons et des chiens. Les villages couvraient plusieurs dizaines d’hectares et s’organisaient généralement autour d’une grande place rectangulaire. La culture de Yangshao a surtout laissé derrière elle des céramiques blanches, rouges et noires, décorés de dessins géométriques, zoomorphes ou anthropomorphes.

Presque 2500 ans plus tard, la dynastie des Zhou orientaux (environ -771 à -221) domine en gros le même espace géographique, mais présente des caractéristiques bien différentes, en partie comparables à la féodalité que connaît l’Europe au Moyen-Âge. Le royaume est divisé en fiefs héréditaires, organisés autour de villes fortifiées et soumis à la primogéniture ; la société est hiérarchisée et structurée autour d’un système de classes héréditaires.

Le développement de l’agriculture en Chine

Les différents types de millet furent domestiqués dans la région du Fleuve Jaune de manière précoce, il y a plus de 10000 ans. Ils constituaient la base de l’alimentation à l’époque Yangshao avant que le blé, l’orge et le soja ne soient introduits dans la région après la fin de cette période, il y a environ 4000 ans. L’archéologie montre cependant que ces nouvelles cultures restent à des niveaux faibles pendant des siècles, tandis que les écrits historiques les considèrent comme une source d’alimentation inférieure, tout juste bonne à protéger les pauvres de la famine.

Ce n’est qu’après la dynastie des Zhou orientaux que la donne change, alors que les progrès technologiques permettent le développement de méthodes facilitant leur raffinage. Or, les changements agricoles n’influencent pas seulement les objets produits par les sociétés, mais a aussi un impact sur les ossements de leurs individus. En effet, la photosynthèse du millet diffère de toutes les plantes cultivées dans la Chine ancienne. Il en résulte que la signature carbone des ossements d’individus ayant le millet pour base alimentaire diffère de ceux ayant consommé d’autres plantes. De plus, les traces de nitrogène dans les os peuvent permettre d’évaluer la quantité de produits animaux inclus dans l’alimentation.

Une comparaison instructive

Sépulture et mosaïque de coquillage, culture Yangshao, musée de Pékin.

Que montre l’étude ? Dans quatre sites sur cinq de la culture Yangshao, aucune différence notable n’a été relevée dans le régime alimentaire des hommes et des femmes. Ce n’est pas du tout le cas si l’on prend le cas des ossements de l’époque des Zhou orientaux. Leur analyse montre qu’à cette époque, les hommes et les femmes n’avaient pas du tout le même régime alimentaire. Les os masculins indiquent une consommation de produits animaux plus importante, tandis que les ossements féminins signalent une consommation plus importante de… blé, orge et soja. Rappelons-le, ces sources de nourriture étaient jugées inférieures selon les canons de l’époque Zhou.

Cette inégalité du régime alimentaire est assez parlante en soi, et d’autres indices la corroborent. Ainsi, à l’inverse de l’époque Yangshao, les ossements des femmes de l’époque des Zhou orientaux montrent plus de signes de malnutrition infantile que ceux des garçons. Un autre indicateur de la qualité de l’alimentation est la taille d’un individu : la différence entre celle des hommes et des femmes se creuse entre l’époque Yangshao et l’époque des Zhou orientaux. Ces données montrent que durant cette période, les garçons avaient une nourriture de meilleure qualité et probablement plus abondante que les filles : cela témoigne d’un investissement plus grand des parents sur les enfants mâles.

Enfin, les tombes des femmes des Zhou orientaux comportaient moins de matériel funéraire et comptent proportionnellement moins de cercueils que les tombes des hommes ; on ne remarque pas une différence aussi sensible dans les tombes de l’époque Yangshao.

Un glissement vers une société inégalitaire entre hommes et femmes ?

Bien sûr, il convient de rester prudent. L’inégalité de traitement entre les genres dans une société peut s’exprimer de manières très diverses  ; un régime alimentaire ou des pratiques funéraires indifférenciés ne prouvent pas en soi que la société Yangshao ait été égalitaire.

Cependant, cette étude montre bien qu’un changement majeur du paradigme culturel déterminant la relation entre les genres est survenu entre les sociétés néolithiques et les sociétés de l’âge du bronze chinois. Cette évolution a entraîné non seulement une différenciation des pratiques alimentaires et des pratiques funéraires.

Les chercheurs ayant mené l’étude mettent ainsi en corrélation l’évolution de l’agriculture et de l’inégalité entre les genres, mais ne peuvent expliquer les liens de cause à effet, probablement très complexes, entre ces deux phénomènes.

 

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