Du protecteur des récoltes au dieu de la cité : l’énigme des 450 rongeurs de Gortyne
Une accumulation spectaculaire d’ossements au cœur d’une des plus importantes cités de la Crète antique, Gortyne, pose un nouveau regard sur la naissance des cultes civiques. Lors des récentes campagnes de fouilles menées dans le sanctuaire d’Apollon, les archéologues ont mis au jour un dépôt votif d’une nature inédite : les restes de plus de 450 rongeurs scellés aux côtés d’offrandes rituelles. Loin d’être le fruit du hasard, cet assemblage faunique exceptionnel remet en question l’identité de la divinité vénérée aux premiers temps de la cité et suggère une mutation profonde des pratiques religieuses entre l’époque archaïque et l’ère romaine.
Le site archéologique de Gortyne, cœur battant de la Crète antique.
Située dans la fertile plaine de la Messara, la cité antique de Gortyne compte parmi les gisements archéologiques majeurs de Méditerranée orientale. Si le site reste célèbre pour son monumental code de lois gravé sur pierre au Vᵉ siècle avant notre ère – jalon fondamental du droit grec -, son occupation s’étend de l’âge du Bronze jusqu’à l’époque byzantine. Capitale de la province romaine de Crète et Cyrénaïque, la ville abrite une superpositions de vestiges civiques et sacrés d’une richesse exceptionnelle, où le temple d’Apollon occupe une position centrale dans l’organisation de l’espace urbain.
Une campagne de fouilles révélatrice au sanctuaire d’Apollon.
La mission archéologique dirigée par l’École italienne d’Athènes et l’Université de Padoue a achevé ses travaux de terrain au cours de l’été 2026. Concentrées sur le complexe sacré érigé au milieu du VIIᵉ siècle avant notre ère, les recherches ont permis de préciser l’évolution architecturale de l’un des plus anciens édifices cultuels de la Crète archaïque. Trois sondages stratigraphiques ont mis en lumière des éléments inédits concernant les structures de fondation, la maçonnerie et les aménagements d’évacuation des eaux, témoignant de l’effort monumental déployé par la communauté lors de la structuration de la polis.
En parallèle, les dégagements menés dans le théâtre romain contigu ont livré d’importants fragments de la scaenae frons. Ces blocs effondrés, portant encore leurs moulures et leurs éléments de parement, apportent un éclairage précieux sur le décor scénique et la monumentalisation du site à l’époque impériale.

L’hypothèse d’Apollon Smintheus : un changement d’épiclèse rituelle.
L’élément central des découvertes récentes réside dans la microfaune prélevée au sein d’une fosse votive. La présence de plus de 450 squelettes de roongeurs (Mus musculus et espèces apparentées), déposés intentionnellement aux côtés de céramiques et de figurines, écarte toute explication liée à une intrusion naturelle.
Si les textes d’époque hellénistique et romaine associaient traditionnellement ce sanctuaire à Apollon Pythios – figure liée à la divination, à la purification et au patronage civique -, l’assemblage faunique oriente les chercheurs vers une facette plus ancienne et méconnue du dieu : Apollon Smintheus. Très répandu en Troade et en Asie Mineure, cet épithète désigne le dieu destructeur ou protecteur contre les puces et les rongeurs, garant de la préservation des récoltes.
Ces résultats suggèrent une stratification des pratiques religieuses. Le lieu aurait d’abord accueilli un culte agrarien à caractère chthonien destiné à préserver le territoire des fléaux naturels, avant de connaître une réorientation panhellénique centrée sur la figure du dieu pythique au fur et à mesure que la cité consolidait ses institutions politiques.

Vue du dépôt votif contenant 450 rongeurs dans le sanctuaire d’Apollon de Gortyne, Crète 
Les archéologues travailleurs sur le dépôt votif de 450 rongeurs dans le sanctuaire d’Apollon de Gortyne
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Source et crédits photographiques: Ecole italienne d’Athènes
